Rétablir la vérité par la fiction

On ne présente plus Amélie Nothomb, ni le personnage, ni son style. Pourtant, elle parvient encore à nous livrer une facette méconnue de sa personnalité. La nostalgie heureuse, bien qu’il fasse partie de ses livres qui s’inscrivent dans la veine de l’autobiographie, est un peu particulier dans sa bibliographie puisque qu’il s’agit d’un retour en arrière, mais qui ne fait pas abstraction du présent comme on a pu le voir dans Métaphysique des Tubes ou Stupeur et tremblements.

En fait, La nostalgie heureuse se présente comme un entrelacs du passé et du présent, mais aussi de la fiction et de la vérité, puisqu’on assiste à un échange permanent entre le livre et le documentaire biographique qui lui est associé. Où s’arrête la scénarisation, où commence la vérité ? Comment dire la vérité par la fiction ?

Toute production visuelle ou littéraire comporte une part de fiction

Il existe en littérature une distance incompressible entre l’auteur et le narrateur, un des obstacles rendant périlleux l’exercice de l’autobiographie. Ceci, Amélie Nothomb en a conscience, c’est même, si je puis dire, son gagne-pain. Encore que pour elle, brouiller les limites soit sans doute moins une nécessité vitale qu’un jeu de l’esprit

Le jeu dont il est question est un jeu littéraire où la réalité est reconstruite au sein même de l’espace de fiction, d’où un style particulier fait de comparaisons et d’images ludiques. Chez Amélie Nothomb, chaque réalité (une personne, un événement historique…) est susceptible d’avoir un double fictif appelant le lecteur à ne pas accepter les vérités sans les étudier (ou alors à les accepter direct, mais avec style).

Le monde se retrouve réinventé à travers des pensées et anecdotes colorées, comme lorsqu’à bord de l’avion, Amélie Nothomb annexe virtuellement l’Eurasie au Japon ou encore fait renaître son bonsaï grâce au cinéma.

Mais le format du documentaire n’est pas non plus exempt de fiction, et elle en a également conscience. Le livre lui-même se présente comme une succession de scénettes où la narratrice joue un rôle plus ou moins théâtralisé. Je pense par exemple à la scène du début où elle doit contacter son ex-fiancé et où elle écrit :

« il a fallu renouer avec Rinri »

plutôt que, par exemple, « j’ai voulu renouer avec Rinri », ce qui laisse suggérer quelque chose d’impersonnel et d’instrumentalisé.

La vérité derrière la vérité du documentaire

Arrivé à ce stade, pour des raisons pratiques, je considérerai que le documentaire télé réalisé sur l’écrivain, diffusé à peu près au moment de la parution du livre, et auquel il fait allusion à plusieurs reprises, doit être cru à 100%, ce qui aurait pour effet de valider automatiquement certaines informations personnelles énoncés dans le livre.

Avec ce livre, son but, affirmé à mi-mot, est de rétablir la vérité du documentaire, qui ne se trouve pas dans les déclarations qu’Amélie juge plates et superficielles, mais dans ce qu’il y a d’enfoui en elle.

Cela passe par une quête du mot juste, ainsi qu’une critique implicite de la caméra, qui se fait caricature d’observateur et filme grossièrement là où le livre permet de faire entendre la voix intérieure. Montrer par l’écriture ce qui n’a pas pu être dit par la caméra, voilà le dessein de ce livre, je pense notamment là encore aux séquences avec Rinri, qui n’a pas voulu être filmé.

La vérité écrite réside en grande partie dans cet étrange décalage entre les capacités et les incapacités que ressent Amélie Nothomb : les capacités sont ici matérialisées par le fait d’être un écrivain célèbre, et les incapacités par la difficulté de reparler japonais.

C’est une des choses que, à titre personnel, j’admire le plus chez cette écrivain : la conscience d’être à la fois géniale et simplement humaine, avec la part de difficulté que cela comporte.

Retourner vers le passé pour reconstruire le présent

La notion de reconstruction sous-tend de manière très visible l’ensemble de ce livre. Cela passe par des repères spatio-temporels précis, qui donnent le sentiment de n’être que là que pour rassurer l’auteure sur la réalité de son existence et lui permettre de la passer en revue, même si, bien évidemment, ils sont nécessaires à la compréhension du lecteur.

Le chemin de la reconstruction personnelle est labyrinthique, en témoigne le parcours téléphonique du tout début, qui est en fait une véritable errance à travers les méandres du passé, en même temps que l’expression d’une volonté de communication : la narratrice est isolée, et cherche à reconstruire les liens, rétablir le contact à travers une série de scénettes mises en scène apparemment sans enjeux sérieux.

Mais d’ailleurs, pourquoi une reconstruction? On devine que notre héroïne ressent un manque dans son présent, mais on n’en saura guère plus. Toujours est-il que pour construire un présent viable, la narratrice a besoin de recréer un lien avec le passé, un lien qui prend la forme d’éléments triviaux incompris de la caméra, tels que les égouts qui n’ont pas changé.

Une incompréhension qui peut être due au fait que, comme Amélie le dit elle-même, la nostalgie est un sentiment perçu négativement en occident. D’où, probablement le titre du roman : la nostalgie heureuse, la traduction littérale de natsukashii, une valeur au contraire emblématique du Japon, la seule forme de nostalgie à pouvoir être acceptée, finalement.

Coup de chance, pourrait-on dire, même s’il aurait bien sûr été préférable que les choses se passent autrement, l’actualité vient fournir de la matière à la reconstruction personnel : le Japon, après Fukushima, est justement lui-même en pleine reconstruction. Une identification qui n’est pas sans rappeler celle d’Amélie toute petite avec son pays chéri (cf. Métaphysique des tubes). La boucle est bouclée, en quelque sorte.

Atteindre la nostalgie heureuse

Dans tout le roman, il est question de solitude, mais aussi de silence. Le silence est partout : dans les ruines, dans les blancs téléphoniques, jusqu’à l’absence première de réponse de France 5 pour le documentaire.

La solitude, quant à elle, s’incruste dans l’écriture-même, lorsque l’auteure fait mine d’oublier qu’elle est lue :

« je suis la seule à connaître l’effrayant secret »

Et bien non, plus maintenant, puisqu’elle s’empresse de l’écrire, ce fameux secret…