Cloud Atlas, un roman incohérent?

Résumer Cloud Atlas serait long et fastidieux, car ce roman de plus de 700 pages comporte pas moins de six histoires à six époques différentes qui vont du XIXe siècle à une époque située bien après la nôtre. Ces histoires sont à première vue reliées les unes aux autres de manière superficielle (tous les personnages principaux ont en commun une même tâche de naissance) et ne nous permet aucun recul à la première lecture, tant les histoires personnelles des personnages sont omniprésentes, au détriment, pourrait-on croire, d’une cohérence d’ensemble.

Une clausule énigmatique et essentielle

Pourtant, si on observe la structure du livre, on aperçoit bel et bien une unité, même si elle est un peu explicite.
La toute dernière phrase du livre, et aussi l’une des phrases les plus mémorables que j’ai eu l’occasion de lire, est cette énigmatique interrogation:

« Cependant qu’est-ce qu’un océan, sinon une multitude de gouttes ? »

Certes, on pourrait sans doute y apporter de multiples interprétations, mais selon moi, ce n’est pas le plus important. Ce qui me semble important, c’est le passage du personnel à l’universel qui s’effectue entre ces mots (j’y reviendrai). Un passage qui est une clé de l’unité du roman.

Une composition intéressante

Une autre clé de cette unité réside dans la composition. La construction du roman est particulière: les premières parties des épisodes se succèdent dans un ordre chronologique, jusqu’à l’épisode complet du futur post-apocalyptique, avant de remonter le temps grâce à l’emboîtement intelligent dans le temps des traces du passé: Sonmi met la main sur la fin du film de la vie de Cavendish, Cavendish trouve la suite du rapport consacré à Luisa, etc.

19e, 21e, 2000e siècles, même combat?

Le futur post-apocalyptique forme le sommet d’une courbe qui commence par le passé lointain et se termine par le même passé lointain, ce qui est un choix très intéressant, comme si finalement, toutes les problématiques que pouvait rencontrer l’homme pouvaient trouver des réponses n’importe où et n’importe quand, indépendamment des questions de progrès scientifiques et de statut social.

Bien que le futur le plus lointain soit littéralement le point central du roman, le passé est le véritable centre d’intérêt, comme si tout était déjà contenu à l’intérieur. Cette construction en forme de courbe de Gauss est très intrigante : il semblerait que l’homme misant tout sur le progrès technique au détriment du progrès moral soit condamné à faire du surplace, puisque l’on traverse les époques pour revenir au même point.

Parallèlement, on a une idée bien présente de déchéance morale : le rythme va crescendo à mesure qu’on se rapproche d’un futur au final déceptif sur bien des plans (le retour à la nature y est forcé et l’homme ne conserve de cette proximité écologique que les inconvénients liés à la privation de technologie), et redescend en flèche alors qu’on a approché de trop près (car débarrassée du masque de sophistication du citadin « moderne ») la cruauté humaine.

Cela véhicule l’idée (particulièrement mise en avant dans l’adaptation cinématographique avec le « recyclage » des mêmes acteurs) que quelque soit l’époque, l’homme reste l’homme, et ne cesse de se perdre lui-même par ses défauts, qu’il refuse obstinément de voir, et donc de corriger.

N’y aurait-il pas malgré tout une forme d’évolution?

On remarquera également que la portée des actions des personnages ne cesse de s’élargir avec le temps:

  • Ewing (19e siècle): sauver sa peau
  • Frobisher: sauver son intégrité morale
  • Luisa Rey: sauver son pays d’un accident nucléaire potentiel
  • Cavendish: vaincre l’oppression sociale

A partir de l’histoire de Sonmi, le récit semble prendre une tournure plus universelle : on quitte l’échelle de l’individu pour se mettre au niveau d’une civilisation toute entière (Sonmi devient un symbole), ce qui s’élargit encore à l’échelle de l’humanité une fois arrivé au récit de Zachry (l’humain devient dieu).

Pourtant, ce n’est pas vers cette dimension universelle un brin tape-à-l’œil que le roman tend, puisqu’il s’y attarde un moment seulement avant de reprendre sa course vers un tout autre point d’arrivée : l’histoire personnelle d’Ewing qui représente l’effort magnifique car apparemment vain de nos gouttes d’eau qui se veulent océan.

En effet, une autre interprétation possible consiste à voir dans chaque personnage l’emblème du combat pour la liberté à chaque époque :

  • lutte d’Ewing contre l’esclavage
  • lutte de Frobisher pour la liberté créatrice
  • lutte de Luisa pour la liberté d’expression
  • lutte de Cavendish pour la liberté de mouvement
  • lutte de Sonmi pour la liberté d’être humain
  • lutte de Zachry, moins explicite, pour la liberté de vivre, dans un combat somme toute primitif et que l’on retrouve en réalité à plus petite échelle dans tous les combats précédemment cités.