Une autre forme de réalité

La nouvelle Les Paons s’articule autour du personnage de Tomioka, soupçonné par un policier d’avoir assassiné vingt-sept paons des Indes (rien que ça…). Après son départ de chez Tomioka, celui-ci se met à réfléchir sur la mort de ces animaux et en vient à se soupçonner lui-même. Finalement, pour en avoir le coeur net, et alors même qu’il a été disculpé, il décide de surprendre le coupable, qui selon lui ne peut être qu’humain, en compagnie du policier, en pleine nuit. L’identité du tueur est alors révélée: c’est Tomioka lui-même, mais en plus jeune.
Ainsi la nouvelle policière se fait-elle nouvelle fantastique. Et ainsi donc se pose la question propre au récit fantastique: les faits sont-ils imaginés ou réels? Et que signifie réels, ici? Les faits peuvent être vrais dans le cadre de la nouvelle, mais dans ce cas, cela suppose une forme particulière de réalité. Ne serait-ce pas justement ce que créé l’auteur?

Une enquête policière un peu particulière

Le récit commence assez classiquement, avec des repères spatio-temporels précis. Les faits et gestes du suspect sont retracés, et comme regarder les paons devient un acte implicitement répréhensible, le lecteur se met à l’épier.

Les émotions sont comme tamisées, ce qui instaure un climat particulier. Lors de l’interrogatoire, les visages apparaissent comme des tableaux, abstrait pour la femme de Tomioka, figuratif pour Tomioka lui-même, avec une description qu’on s’attendrait à trouver pour un jardin japonais.

Les couleurs et les sons se font obsédants, aussi bien pour les paons que pour les personnages, de même que la chaleur, qui parcoure l’ensemble de la nouvelle.

La particularité réside dans le fait que les personnages sont exactement ce qu’ils paraissent être: le tueur est celui qui a un sourire cruel, les innocents sont ceux qui se clament innocents. Les apparences suffiraient à résoudre l’enquête, mais ce n’est pas le cas: il y a des procédures à respecter, donc pas de place pour l’instinct, et en plus de ça, comment la raison pourrait-elle reconnaître le véritable tueur?

Cette adéquation des apparences et des actes est toutefois à nuancer dans le cas de Tomioka, qui, en rêvant du meurtre des paons, devient lui-même coupable par imagination, un propos largement développé dans Kafka sur le rivage de Murakami (dont je vous recommande chaudement la lecture). Cette nouvelle nous invite donc à nous demander si nous sommes aussi innocents que nous le pensons.

Le monde est paon

La nouvelle policière se prête particulièrement bien à l’exploration mentale de Tomioka qui découvre une autre forme de beauté que celle de la vie: celle de la mort. Le paon, présenté comme un animal trouvant son accomplissement dans la mort en même temps qu’une anomalie biologique, s’intègre à merveille dans ce cadre.

Le paon est également introduit comme un animal artistique, tout comme les personnages sont des personnes artistiques (cf leur portrait). Le paon a pour vocation d’être un animal inutile dont la présence ne s’explique que par une « vanité de la nature ».

Mais une vanité de qui, exactement ? Qui est donc cette nature naturante à laquelle la nouvelle se réfère?

L’oiseau se retrouve placé sous le signe du fantastique, comme s’il avait été conçu pour un dessein qui nous dépassait, que nous sommes incapables de comprendre et que nous interprétons comme de l’orgueil vide de contenu.

A force de pérégrinations mentales, le paon, tant en tant qu’espèce qu’en tant que représentant de son espèce, finit par se confondre avec le monde lui-même: lorsque Tomioka regarde le port, il y voit les couleurs et la forme d’un cou de paon, et il est dit plus loin que la couleur de ces paons se confond avec celle de la pelouse.
Il serait donc tentant de penser que les personnages évoluent à l’intérieur même d’une structure de paon. (Ce serait quand même drôle, que l’univers ait une forme de paon… enfin bon, je m’éloigne du sujet.)

Le paon, oiseau destiné à mourir: n’est-ce pas le destin de toute chose composant le monde?

Où suis-je?

Lorsque le policier se rend chez Tomioka, et qu’il découvre que l’adolescent en photo n’est autre que Tomioka lui-même, il se retrouve perplexe, incapable qu’il était à l’identifier. Il en va de même pour la femme. Et pour cause: Tomioka semble avoir créé une telle rupture entre lui et son passé qu’il s’est divisé en deux personnes.

D’où la colle que nous pose la nouvelle: où vont les anciens nous? S’ils n’existent plus, alors pouvons-nous affirmer que nous existons?

Mishima se plait à soulèver l’hypothèse que nos passés vivent encore quelque part: dans sa nouvelle, le passé a une même réalité que le présent, et finit même par le rejoindre dans un final intrigant.

Cette fin, d’ailleurs, est en marche dès le début de la nouvelle, où la visite du policier fait office de déclencheur de la tragédie: dès qu’il sera reparti de chez Tomioka, celui-ci commencera à penser à la mort des paons, ce qui l’amènera à tenter de comprendre les mobiles du tueur. Or, comprendre c’est déjà accepter. Dès lors, il ne manque plus qu’un avatar pour que le crime soit commis pour de bon. Cet avatar meurtrier, dans notre histoire, c’est personne: c’est l’Autre, autrement dit, n’importe qui sauf moi.

On peut maintenant s’interroger sur la santé mentale de Tomioka. Il « souffre » nécessairement d’une forme de folie, dans la mesure où il privilégie l’explication qu’il juge la plus belle (le meurtre aurait été commis par un homme) à celle la plus rationnelle (les paons auraient été tués par des chiens).

L’art, qui prend aisément la beauté (beauté des formes ou beauté des idées) comme justification de tout, serait-il donc une forme de folie?

Mais d’ailleurs, peut-on être vraiment sûr de ce que l’on lit à la fin de la nouvelle, dans la mesure où les événements se déroulent de nuit ? Que vaut un « sans erreur possible » lorsque la seule lumière vient de la lueur de la lune et de celle du souvenir des paons ?

Au final, peu importe, car l’important réside, comme dans toute nouvelle fantastique, non pas dans l’explication qui choque le moins notre raison, mais dans celle que l’on choisit.

Monde à structure de paon où la pensée est confondue avec l’acte, où simple agissement canin? Au lecteur de trancher. Ou pas, d’ailleurs.