Une fin intrigante

Sommeil, c’est une nouvelle d’assez bonne taille qui raconte l’histoire d’une femme au foyer sans nom, qui regarde passer sa vie sans y prendre part jusqu’au jour où elle réalise qu’elle peut se passer de sommeil. Elle découvre alors une nouvelle conscience d’elle-même et s’éloigne à grande vitesse des personnes qu’elle aime (aimait ?). La nouvelle se conclue par une virée nocturne en voiture qui tourne mal, puisque deux inconnus entreprennent de renverser le véhicule à l’arrêt. La dernière phrase est brève et percutante :

« Dans un instant, ils vont la retourner. »

Mais, si on regarde bien la fin, on a une somme d’éléments inhabituels toute de même assez étrange :

  • L’impossibilité de mettre la clé sur le contact
  • La difficulté de réfléchir, l’esprit prisonnier des ténèbres
  • Le manque d’humanisation des individus, qui se limitent à deux ombres

Mais surtout:

  • Deux inconnus retournent une voiture à la seule force de leurs bras, et ce sans raison apparente

Comme la narratrice le dit elle-même:

« quelque chose ne tourne pas rond »

Cette phrase obsédante, qui figure deux fois, dont une en italique, invite le lecteur à ne pas s’en tenir aux descriptions subjectives et à rechercher le truc qui ne colle pas. On prend ainsi conscience très clairement du puissant caractère onirique de la scène.

En outre, et peut-être que cela ne concerne que moi, mais il me semble quand même que la nouvelle ne prend tout son intérêt que si l’on considère que la scène finale est un rêve.

Autrement, que pourrions-nous retenir de Sommeil ? Une femme avec des troubles du sommeil qui finit piégée par deux inconnus ? Il est beaucoup plus intéressant de penser que la fin est incluse dans un rêve !

Chercher le début, chercher la fin

En effet, si l’on part de ce raisonnement, cela soulève une question majeure : si cette scène est un rêve, alors à quel moment a-t-on quitté la réalité ? Question un peu effrayante qui nous renvoie à ce que le rêve a d’angoissant, à savoir son manque de limites claires avec la réalité.

Plusieurs hypothèses peuvent être émises.

Le rêve commence au dernier chapitre, lorsque la narratrice constate que sa voiture paraît plus légère que d’habitude.

Dans ce cas, le livre se conclut avec le sommeil retrouvé, en même temps qu’une métaphore du conflit identitaire auquel est soumis l’héroïne (les deux agresseurs représenteraient le corps et l’esprit de la narratrice, je ne vais pas m’appesantir là-dessus dans la mesure où le sujet a déjà été abordé par d’autres internautes).

Si tel est le cas, alors la boucle est bouclée, puisqu’au début la narratrice raconte comment sa première insomnie s’est conclue : un retour violent au sommeil. Une boucle, avec un processus de répétition.

Le rêve commence dans un des chapitres intermédiaires et se poursuit jusqu’à la toute fin

  • Le rêve commence au chapitre 2 : la narratrice s’est rendormie après le cauchemar et ne se réveille plus jusqu’à la fin de l’histoire
  • Le rêve commence à la fin du chapitre 1, au moment où la narratrice cesse de raconter ses rituels quotidiens pour entrer dans « le vif du sujet » : « mais maintenant, je ne dors plus »
    Cette phrase sonne à mon oreille comme une entrée dans une nouvelle sorte de présent, qui serait le présent du rêve.

Le rêve commence dès le début

Dans ce cas, cela expliquerait le processus d’éclaircissement qui s’opère tout le long de la nouvelle : d’abord simple femme au foyer, la narratrice se découvre une personnalité profonde et fait lumière sur ses véritables sentiments vis-à-vis de son mari et de son fils.

En outre, j’ai noté une importante solitude, ce dès les premières lignes:

« je n’en n’ai même pas parlé à ma famille ou à mes amis »

La narratrice semble vivre dans son propre monde, où plus aucun autre être humain n’existe, ou sinon en tant que silhouette onirique. Il y aurait quelque chose d’ironique à ce que l’histoire se déroule dans un rêve, car le problème de tout rêveur, c’est que dans son espace mental, il peut faire à peu près tout faire sauf… dormir.

Le rêve commence… n’importe quand.

Après tout, si le propos de l’auteur est justement de montrer le peu de distinction entre rêve et réalité, il serait judicieux de se laisser porter par le mouvement, et de considérer l’absence de transition comme l’esthétique elle-même du livre. D’autant plus qu’on n’aura pas de réponses claires.

En plus, pourquoi croire sur parole la narratrice lorsqu’elle nous dit qu’elle ne dort plus du tout ? Elle peut même être de bonne foi, mais avoir fait des micro-sommes à son insu. Dans ce cas, on pourrait considérer le livre comme une collection de « bulles de rêves » entrecoupées de phases pas clairement définies de réalité.

Une dernière hypothèse pour la route

Le rapport sommeil-rêve pourrait n’être pas forcément celui qu’on pourrait supposer : autrement dit, la narratrice pourrait être en train de rêver au début et se réveiller au cours du récit. Le dernier chapitre serait à prendre non pas comme un rêve mais bel et bien comme une métaphore littéraire pour signifier un retour brutal à la réalité.