« En une nuit, la bise d’automne avait dĂ©pouillĂ© le grenadier de ses feuilles ; elles jonchaient le sol en laissant Ă  la base de l’arbre un cercle de terre nue. Quand Kimiko eut ouvert les volets, elle vit avec surprise les branches dĂ©nudĂ©es, et trouva mystĂ©rieux aussi ce cercle parfait entourĂ© de feuilles mortes : le vent aurait dĂ» les disperser. L’arbre portait Ă  son faĂźte un fruit magnifique. –Maman, la grenade ! Appela-t-elle. »

Ainsi commence la courte nouvelle de Kawabata intitulée aussi sobrement que logiquement La Grenade. Un début à mon sens impeccable tant il est porteur de ce qui sera la nuance colorée de tout le texte.

Bien sĂ»r, le choix du fruit n’est pas innocent. La grenade est le fruit par excellence de la vie et de la fĂ©conditĂ©, deux thĂ©matiques dont il est question tout au long du rĂ©cit et dont le contact fait des personnages des reprĂ©sentations allĂ©goriques du rapport que l’on entretient avec la vie (ici, avec la grenade).

La problématique de ma lecture est donc la suivante : dans quelle mesure le symbole de la grenade nous renseigne-t-il sur la conception de la vie des personnages ?

Les personnages voient leurs sensualités réunies autour du fruit, ce qui a pour effet de tisser un texte fécond

Ce qui est frappant dĂšs la premiĂšre lecture, c’est que le texte paraĂźt plein de quelque chose, comme la grenade qui Ă©clate sous la pression des grains. Des mots comme « magnifique », « parfait » diffusent une idĂ©e de plĂ©nitude, comme si l’on atteignait le plus haut point d’une ligne verticale.

Couleurs chaudes

En outre, le texte est nimbĂ© d’un halo de chaleur avec des mots tels que « soleil » ou « fiĂšvre ».

Bien sĂ»r, le fruit lui-mĂȘme Ă©voque la chaleur : de par sa couleur, Ă©videmment, mais aussi de par son origine puisque les grenadiers ont besoin de chaleur pour s’épanouir. Si je devais donner une couleur au texte, ce serait le rouge, naturellement, mais j’y ajouterai tout le nuancier du rouge au jaune, tant la nouvelle explose de lumiĂšre.

Symboles troubles de fécondité

Qui dit chaleur dans un texte dit souvent sensualitĂ©, mĂȘme diffuse, mĂȘme si elle s’ignore parfois elle-mĂȘme (ce qui n’est toutefois pas le cas ici). La nuditĂ© occupe une place importante au dĂ©but de la nouvelle. Place importante, certes, mais nĂ©anmoins ambigĂŒe : sensuelle pour l’humanitĂ©, elle est synonyme de mort pour la vĂ©gĂ©tation, comme si les contraires s’entrelaçaient par la simple prĂ©sence de Kimiko Ă  sa fenĂȘtre.

De mĂȘme, la grenade, dans sa vitalitĂ© parfaite, finit par Ă©clater, ce qui provoque de la tristesse chez Kimiko au lieu de se rĂ©jouir de la vitalitĂ©. Doit-on y voir un symbole morbide ?

Mordre la vie Ă  pleines dents

A la fin de la nouvelle, Kimiko finit par mordre dans le fruit. Elle redĂ©couvre une saveur pĂ©nĂ©trante qui marque en mĂȘme temps son union symbolique avec Keikichi, puisqu’ils mangent chacun un bout du mĂȘme fruit, mĂȘme si ce n’est pas la mĂȘme partie : les grains pour le garçon, la chair pour la fille.

Peut-ĂȘtre une maniĂšre de marquer la diffĂ©rence de leurs situations : Keikichi, qui doit partir Ă  la guerre, doit se contenter de peu alors que Kimiko a toute la vie devant elle.

Des personnages à la vitalité fluctuante

Une mĂšre raisonnable et effacĂ©e, qui ne vit qu’Ă  travers les autres

Outre le goĂ»t, c’est par le sens de la vue que passe la relation des personnages Ă  la vie comme on le voit avec des expressions telles que:

« eut ouvert les volets »

« vit »

Ce sont des actes forts qui s’opposent par exemple à:

« y jeter un bref coup d’Ɠil »

A ce titre, l’indiffĂ©rence de la mĂšre vis-Ă -vis du fruit est lourde de sens, tant elle reprĂ©sente ce qui semble ĂȘtre une maniĂšre de vivre. Son attitude est blasĂ©e, et contrairement Ă  sa fille, elle ne voit pas ce qui est beau.

D’ailleurs, que fait la mĂšre aprĂšs avoir jetĂ© un coup d’Ɠil ? Elle regagne la cuisine, un lieu fermĂ©, symbolique de la condition fĂ©minine. Mais lĂ , la sociĂ©tĂ© n’est pas coupable, en tout cas pas directement, c’est bien elle qui crĂ©Ă© son propre enfermement.

A noter toutefois qu’elle n’est pas aigrie, elle encourage Keikichi Ă  goĂ»ter Ă  la vie (c’est-Ă -dire Ă  la grenade). Ce faisant, elle s’affirme dans une position maternelle, bien que Keikichi ne soit pas son fils. De mĂȘme, elle impose la grenade Ă  sa fille qui n’en veut plus parce qu’elle est salie, un peu comme si elle voulait vivre par procuration.

Son attitude s’oppose en tout point Ă  celle de Kimiko, qui expĂ©die un travail de couture tout comme la mĂšre a regardĂ© rapidement la grenade.
Mais elle s’oppose aussi complĂštement Ă  celle du jeune cousin, qui, plein d’une vitalitĂ© Ă©goĂŻste, voudrait attraper la plus grosse grenade. Finalement, ça ne se fera pas. Pourquoi donc ? Parce que:

« porter une grenade dans chaque main l’aurait en effet empĂȘchĂ© de redescendre »

Apprentissage de la raison, donc : aimer la vie, c’est bien, mais à trop la croquer, on pourrait trùs bien y rester.

Une vitalité menacée

La grenade se fait aussi présage de mort, lorsque Keikichi, qui doit partir au front, la laisse tomber.

A ce moment lĂ , la couleur rouge qui se retrouve au sol nous fait inĂ©vitablement penser Ă  du sang qui s’écoule. C’est d’autant plus triste que Keikichi n’a pas eu le temps de vivre :

« Keikichi en avait, semble-t-il, grapillé quelques grains »

Autrement dit, il n’a pas bien goĂ»tĂ© Ă  la grenade, il n’a eu qu’un aperçu du goĂ»t, et ce presque clandestinement…

La nouvelle s’achĂšve sur une note amĂšre : Kimiko semble grandir et prendre conscience d’un seul coup des enjeux portĂ©s par le fruit, et donc de la nouvelle dont elle est le personnage.

C’est sans doute pourquoi le texte s’achĂšve sur un sinistre:

« l’idĂ©e de mordre dans la grenade qu’elle tenait sur ses genoux lui parut dĂ©sormais effrayante »