Le secret, c’est l’histoire somme toute assez simple d’un travestissement. Travestissement qui ne nous laisse apercevoir que par bribes la véritable personnalité du narrateur. On en aperçoit suffisamment, en tout cas, pour que l’on se rende compte que le narrateur-personnage est complexe, pour ne pas dire paradoxal.

Adulte ou enfant ?

Un premier paradoxe vient du caprice qui pousse le narrateur à quitter son « monde d’enfant » (« climat de joyeuse turbulence), un monde protégé et pluriel pour un monde froid, sale, uniforme et plein de solitude.

Le caractère du narrateur est clairement placé sous le signe de l’immaturité: il fuit constamment ses responsabilités, en commençant par souhaiter s’« éclipser discrètement du cercle d’amis ».

Il espère que le monde ne le rattrapera pas, et ses préoccupations d’adultes prennent des allures de jeux d’enfants, comme le montre le travestissement carnavalesque.

De manière générale, le personnage dont il est question vit dans l’impulsion et tente de se justifier après coup. Une tentative qui cependant finit par se solder par un échec face à l’incompréhensible désir du changement de sexe.

Ce désir doit peut-être se comprendre comme la manifestation de la vitalité d’un personnage instable et vivant qui cherche vainement à annihiler le mouvement par une retraite. Cette contradiction se traduit par un contraste des couleurs : l’univers carnavalesque et coloré est délaissé au profit d’un univers plus sobre, composé de couleurs froides.

Ce délaissement n’est cependant que superficiel, et le contraste de couleurs est rapidement annulé. Cela est dû au fait que le personnage, censé être au premier plan, fait tout pour se mettre en arrière-plan : il cache son présent derrière des souvenirs, cache son identité sexuelle derrière une apparence de femme, et montre un début d’intérêt pour les arrière-plans (« jamais je n’avais eu la curiosité de savoir comment s’en présentaient les arrières », sous-entendu: « à présent je suis curieux »).

Homme ou femme ?

Troubles identitaires

Ainsi, il parvient à amoindrir l’importance du présent insatisfaisant. Mais le personnage est-il heureux pour autant ? Il me semble qu’il ne fait que dissimuler sa mélancolie derrière des couleurs « criardes ».

Pour retrouver le goût de la vie (littéralement), il doit assez classiquement renaître à lui-même, ce qu’il fait de manière non-conventionnelle, d’une façon tout à fait paradoxale : il s’expose à la pleine lumière de la société dans un costume qui cache tout de lui. Tout ? Pas tout à fait, puisqu’une femme le reconnaît.

Nous sommes donc en présence d’une transformation elle aussi paradoxale : clandestine mais revendiquée fièrement par le narrateur, elle offre de dissimuler son identité pour mieux l’affirmer.

Nier la logique commune

Cette affirmation de soi passe par une prise de distance avec la société.

Au début presque confondu avec elle, le narrateur s’en libère tandis qu’il s’évade dans des univers fantastiques, irréels, affirmant par là-même sa spécificité d’individu, comme si la mise au point d’une caméra était en train de se faire sur lui, sans que pour autant on en sache plus sur son identité.

Sa subjectivité d’individu trouve son point culminant dans le travestissement:

« …confectionné apparemment pour une femme de grande taille, le tout allait cependant à merveille à l’homme plutôt petit que je suis. »

Cette phrase est somme toute assez étrange, on y relève une double opposition, comme si l’affirmation de soi et de ses passions devait se faire en dépit de la logique commune, impersonnelle.

On peut tout de même remarquer que, même déguisé en femme, le narrateur conserve sa masculinité. La femme du Pacifique n’y est pas innocente: c’est elle qui le renvoie à sa propre identité d’homme et elle aussi qui découvre son secret.

Encore que, dans ce cas-là, peut-on encore parler de découverte ?

Entre eux, les choses se font de manière évidente, car les deux personnages sont à la fois impénétrables et livres ouverts. Cette ambivalence atteindra son paroxysme avec la découverte du secret de l’identité de la femme : c’est en effet par la révélation que l’on prend conscience que l’on ne savait rien. D’ailleurs, alors qu’ils se connaissent à peine, le narrateur se demande à plusieurs reprises si la femme ne saurait pas tout de lui et n’agirait pas en conséquence.

Un personnage ancré dans le réel

Quoiqu’il en soit, nous sommes en présence d’un personnage qui cherche à sortir de lui-même : il s’est enfermé dans ses habitudes topologiques et découvre que le monde est bien plus vaste. Or on a comme l’impression que ses habitudes lui collent tellement à la peau que s’en débarrasser en totalité reviendrait à se débarrasser de sa peau, d’où peut-être le travestissement.

Une ville pleine de surprises…

Il serait peut-être temps de parler de la place de la nature. Vous me direz; que vient faire la nature dans une histoire de travestissement ? C’est que, comme nous allons le voir, la ville a son importance, et ici, la nature entretient un lien étrange et profond avec elle.

La nature s’introduit non pas dans la ville mais à la place de la ville, et ce par touches métaphoriques:

« trous d’eau dormante »

« la ville basse pareille à une ruche »

Dans ces deux cas, l’auteur établit un parallèle direct qui efface l’image première, celle de la ville.

C’est sans doute un « mal » nécessaire: la ville étouffe le narrateur, qui se retrouve étriqué dans des endroits très précisément définis comme le montre la multiplication des noms propres (ils brident l’imagination) et la répétition anxiogène du mot « cercle ».

Cela n’empêche pas le narrateur de rêver d’infini:

« cet énigmatique paysage d’immenses terrains déployés à l’infini »

et d’alimenter une vision ambiguë de la ville : il pense connaître parfaitement bien Tokyo, mais tandis qu’il grandit symboliquement, il découvre que la ville est pleine d’endroits inconnus et étouffants.

La ville, grouillante de monde, se révèle être en réalité pleine de recoins morts :

« coins surprenants, morts désormais »

« zone à l’abandon et complètement déserte »

 …aux secrets indicibles

Enfin, notons que, bien qu’ancrée dans le réel, la nouvelle ne peut exister que par le secret, comme un fil vital et fragile, et c’est la découverte d’un secret (un véritable puisque le travestissement n’en n’est de tout évidence pas un vrai : il est en effet connu d’un large public de lecteurs !), celui de l’identité de la femme, qui met fin au jeu.

Pour le plaisir, on peut aussi se demander à quel secret le titre se réfère. Mon avis personnel est qu’il s’agit probablement de celui de la femme, car alors que l’homme croyait dominer le monde avec le mystère entourant sa propre personne, on le surprend à être envoûté par celui qui entoure une autre.

Finalement, ne serait-ce pas l’environnement qui créé le caractère contradictoire du personnage ?

Si je me suis intéressée à la nature et par extension à la ville, c’est bien parce que la relation avec le narrateur pose la question de la relation qui unit apparences de l’environnement et apparences des êtres.

Bon, d’accord, en me relisant, je me rends compte que ça a l’air un peu pompeux, mais l’idée y est : nous sommes tous, comme le narrateur, incrustés dans notre environnement et indissociables de lui, et à ce titre, nous nous influençons mutuellement. Si l’environnement a l’air contradictoire, alors on peut penser que, peut-être, le personnage reçoit un peu de cette caractéristique.

La question serait donc en fait plutôt : l’arrière-plan du Secret est-il paradoxal ? Je pense que oui. Ne pourrait-on pas appliquer l’ambiguïté du personnage à celle de la ville ?