Parents et enfants se retrouvent à évoluer dans deux mondes distincts. Mais lequel est la réalité ? Penchons-nous sur le cas de la route 225

Notre route 225 ne fera clairement pas l’unanimité. On lui reproche notamment le manque de recherche de son style, l’immaturité des dialogues. Qu’importe, je trouve ce livre formidable, parce qu’il a su créer sa propre identité. (Et, accessoirement, parce qu’il produit une ambiance oppressante, et que j’adore ça.) Je pourrais éventuellement lui reprocher de créer des attentes qu’il ne satisfait pas, mais nous verrons ça plus tard. (ou pas)

(A mon humble avis, cette musique est parfaite pour philosopher sur la question de la réalité. Du coup, si vous lisez cet article en l’écoutant, vous vous coucherez ce soir en esthète philosophe. C’est pas génial, ça? Hein??)

(Je me sens tellement seule dans mes ambitions d’un autre âge…….)

image qui a tout à fait sa place dans un article sur le livre Route 225

Et pourtant, non, je ne suis pas sponsorisée par mrwgifs.com. Mais admettez que ce gif-là était clairement destiné à finir dans l’un de mes articles.

BREF. Revenons à nos moutons.

Route 225 s’ouvre sur une phrase pleine de sens, qui témoigne, derrière une attitude faussement cool (typiquement adolescente, donc en accord avec le jeune âge de l’héroïne) vite effacée, une véritable incompréhension du réel :

« Cette histoire, à vrai dire, je ne sais pas très bien quand elle débute et quand elle commence »

Ce doute, qui pourrait sans problème être une réflexion de l’auteur elle-même (lui-même? bah, peu importe), annonce immédiatement la couleur : nous ne sommes pas dans le cadre d’un conte, avec un déroulement narratif structuré, mais bien dans la vie réelle, la vie brute et désordonnée sans aucun schéma préconçu où nous nous trouvons souvent sans réponse.

(Je devrais normalement insérer à cet endroit une image exprimant toute l’étendue de votre supposé désarroi, mais comme j’ai la flemme, nous nous contenterons d’une image récupérée aléatoirement dans le fondement de mon disque dur.)

image qui a tout à fait sa place dans un article sur le livre Route 225

Voilà, donc considérez que ceci est le symbole de notre perplexité partagée, et poursuivons.

En lisant Route 225, j’ai eu l’impression que les enfants, livrés à eux-mêmes, se retrouvaient dans la même position que moi lorsque je suis face à un problème d’informatique. Ici, c’est : bon, apparemment, il y a quelque chose qui a fait que j’ai réussi à appeler maman, mais quoi ? C’est quoi le facteur de réussite ? Le lieu, l’heure, la météo, la carte téléphonique ?

Ce qui est fascinant dans cette histoire, c’est qu’elle raconte comment deux jeunes êtres humains perdent le mode d’emploi de la réalité alors qu’ils n’ont même pas fini de le lire, résultat, ils sont constamment en train de se demander si telle action va vraiment avoir tel effet, et s’il ne va pas y avoir des effets secondaires, si tel lien de cause à effet existait déjà dans le monde d’avant, etc. Les situations sont tellement absurdes et flippantes à la fois que ça en devient tout simplement jubilatoire. 😁

(VOS GU…BOUCHES. J’ai jamais dit que j’étais saine d’esprit.)

Anticiper la disparition de son monde

Nier la mort…

Mais rentrons dans le vif du sujet.

XPTDR

(Oui, parce qu’en fait, c’est amusant comme entrée en matière, parce qu’on parle de mort, puis de vif, donc de vie… N’ayez crainte, un jour je vous donnerai des cours pour que vous puissiez comprendre mon humour)

Pour résoudre mon problème, je vais laisser de côté les péripéties centrales, qui sont intéressantes d’un point de vue scénaristique mais qui ne font que développer les idées des premières pages, et la fin, qui, pour ne rien vous cacher, est très émouvante mais ne répond à aucune question. Je me baserai donc uniquement sur les trois premiers chapitres, ceux qui précédent la disparition des parents et qui à eux seuls, me fournissent suffisamment de matière à réfléchir.

Le roman s’ouvre sur une négation de la mort qui pourrait peut-être fournir une clé de lecture. J’ai dû relire plusieurs fois le premier chapitre, car la narration y est un peu confuse, mais j’ai quand même relevé plusieurs choses.

L’événement dont il est question est l’écrasement d’un chat possiblement déjà mort. S’il s’agit bien d’un chat, d’ailleurs, car personne n’a rien vu, et d’ailleurs, personne ne veut rien voir, et surtout pas les parents, qui font tout leur possible pour éviter d’en parler. L’intervention de Daigo est rapidement noyée dans la banalité d’une émission de radio sportive, quant à sa sœur Eriko, qui est aussi la narratrice, malgré ses efforts pour voir ce qui est mort, ses pensées sont rapidement diluées dans des considérations culinaires directement liées au contexte extérieur : le paysage des restaurants qui défile. Apparemment, la bonne chère est plus importante que tout, pour notre narratrice. En fait, c’est moi avec quelques années de moins.

(C’était  vraiment un paragraphe très pertinent, n’est-ce pas??)

…ne sert qu’à s’en rapprocher un peu plus

Au final, nous avons donc d’un côté les parents qui montrent sciemment leur réticence à aborder le sujet de la mort, et de l’autre, les deux enfants qui, malgré leur bonne volonté, se laissent emporter par le tourbillon de la vie.

RAAAAAH C’EST BEAU ON DIRAIT DE LA POÉSIE!!!

OK, maggle.

(Si vous non plus ne connaissiez pas ce mot avant FB, mettez-moi un pouce. Heu, je veux dire, likez cette page, ok??)

Au risque de sur-interpréter, il me semble, en réfléchissant à ce premier chapitre, que les parents sont morts sur un plan intellectuel: alors que les enfants posent des questions et s’exclament, les parents montrent clairement leur désintéressement pour ce qui les entoure, tantôt par le silence, tantôt par des phrases courtes et dénuées de personnalité appelant à ce même silence.

Vous venez de lire un paragraphe de transition totalement imperturbable.

En outre, si on visualise mentalement la scène, on se rend compte qu’à aucun moment on ne peut voir le visage des parents, ni même un signe distinctif permettant de les reconnaître. Autant d’indices subtils qui laissent penser qu’à ce moment-là, les enfants ont métaphoriquement perdu leurs parents, et que, s’ils ne sont pas morts « pour de vrai », ils ne sont en tout cas déjà plus tout à fait du même monde.

Vivre avec la disparition de son monde

Un « retournement de réalité » qui annonce de plus grands changements

Le chapitre suivant, moins intéressant d’un point de vue littéraire, offre toute fois une autre piste de réflexion. La scène se passe dans une salle de classe, où Eriko discute avec une fille dont l’amitié pour elle est très récente, et s’interrompt pour saluer son ancienne meilleure amie, avec qui elle n’a guère plus d’atome crochu.

On se retrouve alors face à une étrangement banale distorsion de la réalité. (Banale, ça se comprend, moi-même je vis ça tous les jours.)

En d’autres termes, cette scène de « transition amicale » en milieu scolaire me fait vaguement penser à une chorégraphie, où un groupe A et un groupe B avec au milieu, notre narratrice, échangeraient leurs places en s’entrecroisant. Ou encore : les relations que la narratrice entretenaient avec le groupe A vont devenir celles du groupe B, et vice versa.

 (Ce paragraphe était totalement inutile. Désolé. Mais vous commencez avoir l’habitude, avec moi.)

La venue de la mort préparée métaphoriquement

Notons également un léger parallélisme avec le chapitre précédent : la structure (grossièrement résumée) « mort du chat – bouffe » devient : « mort d’une amitié – bouffe ». Et ça continue au chapitre 3 : Eriko rentre chez elle, il fait plutôt froid, le père ne reviendra que le dimanche, la mère est inquiète, stressée, tout ce que vous voulez, en même pas deux pages on a des phrases à connotation péjorative à n’en plus finir, mais surtout, qu’est-ce qu’on a dans quasiment tout le chapitre et qui, même, le conclue? Oui, de la bouffe, plus précisément, de la junk food. Des donuts qualifiés on ne peut plus négativement par la mère de « cochonneries », donc des saletés, et que sa fille a pris sans s’être lavé les mains, donc avec des mains sales. Saleté fois saleté, de la saleté au carré. Je ne suis pas très bonne en maths, mais il me semble que ça commence à faire beaucoup.

Restez, je vous JUUUURE que ça devient compréhensible à partir de maintenant!

Résumons. Qu’est-ce qu’on a dans ces trois premiers chapitres ? Une mort sans cadavre et une accumulation de restaurants, puis au chapitre suivant, une mort avec encore moins de cadavre et quelques sucreries, puis finalement, une sorte de synthèse entre ambiance froide, dialogue entre deux personnages bien vivants, et nourriture calorique et sale/salie, le tout créant une atmosphère poisseuse qui ne laisse présager rien de bon. Je suis sûre que ce n’est pas dû au hasard, la progression est trop parfaite pour ça. On pourrait en dire plein de choses, mais j’ai choisi de retenir l’explication qui me semble être la plus parlante :

D’un côté, on a, au premier chapitre, un évitement de la mort brute, dans sa manifestation physique, qui semble plus ou moins réussi au deuxième, avec la mort symbolique de l’amitié qui s’est faite visiblement sans trop de casse, mais qui resurgit de manière diffuse, perverse, sous forme d’angoisses, au troisième chapitre.

De l’autre, on assiste à un dérèglement frénétique du régime alimentaire : d’abord le gâteau d’anniversaire que la mère a voulu acheter (sûrement un peu calorique, mais c’est pour une occasion spéciale, alors ça va), puis les confiseries et les pâtisseries consommées sans vraie occasion spéciale, et puis enfin, les donuts avalés presque par réflexe en importante quantité.

Je n’irai pas jusqu’à dire que l’auteur a voulu dénoncer nos habitudes alimentaires, ce serait un peu tiré par les cheveux (et ce n’est ABSOLUMENT pas dans mon habitude d’émettre des raisonnements tirés par les cheveux), mais sans aller jusque là, on ne peut que noter un rapport à la nourriture devenu très (trop) vite morbide.

Là encore, je ne m’avancerai pas en disant que les parents sont morts à cause d’un hypothétique diabète, surpoids, cholestérol ou autre, de toute façon ce n’est pas la question. D’ailleurs, je me demande pourquoi je l’ai soulevée, mais passons.

Par contre, il me semble que les parents ont pu disparaître parce que, d’une manière ou d’une autre, ils ont « senti » leur mortalité, ils en ont même peut-être eu un aperçu dans la voiture, ça leur a fait peur, ils ont voulu fuir, se réfugier dans une consommation frénétique de la vie (notre rapport à la vie étant ici classiquement représenté par celui que nous avons à la nourriture), mais la mort les a rattrapés, parce qu’aucun être humain ne saurait la défier.

image qui a tout à fait sa place dans un article sur le livre Route 225

Les morts, victimes seulement collatérales de la mort?

Ce raisonnement me paraît cohérent, mais il y a quand même un point que j’ai du mal à éclaircir : quel rôle les enfants viennent-ils jouer là-dedans ? Je serais tenté de dire, sans aucune certitude cependant, que leur rôle est plus de jouer les « référentiels » qu’autre chose. Tout dans leur comportement, dans les situations qu’ils rencontrent, témoignent d’un équilibre presque parfait.

Reprenons le premier chapitre : si la mort c’est A, et la vie, B, et qu’on les fait correspondre avec l’intervention de chaque groupe de personnages, on obtient plus ou moins, pour les parents, A (« la voiture de papa a écrasé un chat »)- A (« pas de réponse »)- A (« mais non, pas un chat vivant, juste un cadavre »), et pour les enfants, A (les questions sur le cadavre) – B (le gâteau) – A (tentative de voir le corps du chat).

Ici, les enfants représentent donc le cycle naturel de la vie : état de néant – vie – état de néant, là où les parents sont déjà dans un état de coma cérébral. Il est d’ailleurs amusant (humour noir…) de constater (mais là je ne saurais dire si c’est les aléas de la traduction qui font ça ou si c’est un choix délibéré de l’auteur) que la seule allusion qui est faite au corps physique des parents est le crâne du père…

Tout ça pour dire qu’il est plus que probable que, comme je l’ai lu sur un autre blog, les parents soient morts, et que donc ce soient les enfants qui se trouvent dans le monde réel. Mais tout ça n’explique pas pourquoi le monde des enfants s’est transformé.

Pour moi, la seule manière d’expliquer ça, et ce même si j’en n’ai en réalité aucune idée, c’est de supposer que le déni de la mort (car oui, Eriko et Daigo aussi, à leur façon, rejettent l’idée de la mort, sauf qu’eux, ce n’est pas la leur qu’ils refusent, mais celle des autres) n’a pas changé que les parents, mais aussi, et peut-être aussi surtout, les enfants.

Là est sans doute le propos principal de ce roman : lorsque la mort emporte une personne, c’est cette personne qui reçoit toutes nos pensées, nos prières, nos larmes, mais au final, il ne faut pas oublier que les vraies victimes de la mort, celles qui en souffrent le plus, ce ne sont pas les disparus, mais bien les vivants.