Mariko Ozaki, une journaliste japonaise, a enquêté sur l’évolution du roman japonais des années 1980 à aujourd’hui. Grâce à ses travaux, les scientifiques de Yamazakura ont réussi à mettre à jour un certain nombre de points qui, selon la reine, sont dignes d’être exploités dans le Plus Grand Roman du Siècle. Sakura Smith, la directrice du groupe de recherche, se propose de nous livrer les points essentiels de son propre travail.

« La disparition de la « littérature pure » entraîne la disparition de la « littérature populaire » qui s’y opposait. La « pureté » autant que l' »impureté », la « culture » autant que la « distraction » n’ont plus de sens. » Kasai Kiyoshi, cité par Mariko Ozaki

« Constatation évidente: aujourd’hui, on compte bien davantage d’apprentis « Stephenie Meyer » (= littérature populaire) que d’apprentis « Shakespeare » (= littérature pure).

Pourquoi? Les nouveaux écrivains auraient-ils renoncé à marquer les esprits? Écrire un divertissement sans profondeur, tel serait l’objectif ultime des Balzac du XXIe siècle? Bien sûr, ce n’est pas aussi simple.

Même si Twilight, Divergent, et autres amusements inoffensifs sont ce qui font le plus de buzz (sans doute parce qu’ils ne s’inscrivent dans aucune culture spécifique, ce qui facilite la diffusion hors du pays d’origine), ils ne sont pas pour autant représentatifs de la littérature d’aujourd’hui, dieu merci. D’ailleurs, en cherchant un palmarès des meilleures ventes du moment en France, je tombe sur Fifty Shades of Grey. OSEF, je vous dis que ce n’est pas représentatif alors NON >-<

Prenons Amélie Nothomb, dont les romans, à leur sortie, sont systématiquement en première ou en deuxième place dans le classement des ventes du libraire en face de chez moi. Ils illustrent selon moi parfaitement bien la citation de Kasai Kiyoshi dans la mesure où ils ne relèvent ni de la littérature populaire (puisqu’ils ne se contentent pas de recycler des formules de livres à succès) ni de la littérature pure (puisqu’ils n’offrent pas de modèle susceptible d’être repris par la littérature populaire de demain). Amélie Nothomb se fait un plaisir de brouiller toute distinction entre les genres, c’est ce qui plaît, et c’est précisément vers cela que tend la création littéraire.

Rappelons que le grand genre d’écrit le plus récent, et celui qui a toujours eu la plus large portée, le roman, a été fondé sur le dos des genres qui l’ont précédé.

Aujourd’hui, soyons honnêtes, à part les lycéens, les étudiants de lettres, et quelques érudits, qui achète encore de la poésie et du théâtre?

Nous vivons dans une ère de pluralité, que ce soit au niveau de la société, de l’identité personnelle, ou de la littérature: tout doit être mélangé, il ne doit pas y avoir de frontières ou de règles comme dans le théâtre ou la poésie.

Cela explique vraisemblablement pourquoi nous ne pouvons aujourd’hui plus séparer la « belle » littérature de la littérature « vulgaire », au sens latin du terme. J’aime penser que le roman aura, dans le futur, fait fusionné tous les genres possibles et inimaginables, donnant ainsi naissance à une sorte de super-écriture du chaos, et j’estime que nous devrions œuvrer dans le sens de cette mise en œuvre, car c’est peut-être aujourd’hui la seule piste que nous avons pour renouveler la littérature de manière durable. »

« Le roman de Murakami Haruki est totalement nouveau et dit adieu à quatre-vingt années d’histoire de la littérature japonaise depuis Meiji (fin XIXe-début XXe S). Sans tenter de faire passer le narrateur pour l’écrivain, loin de la réalité concrète, il rend désuète l’idée préconçue que le roman se doit de déranger ou salir. » Maruya Saiichi, cité par Mariko Ozaki

« A titre personnel, je me retrouve assez bien dans cette citation, qui fait pourtant référence à une période bien précise de l’histoire littéraire japonaise: cette période où l’expression du « je » côtoie le réalisme, ce qui, pour utiliser des références plus familières aux Français, revient plus ou moins à faire fusionner le romantisme et le naturalisme.

Ce que Maruya critique indirectement, ce sont les deux fers de lances de ces mouvements: d’une part, la tentative presque naïve d’abolir toute distance entre le « je » qui écrit et le « je » qui raconte, ce qui est impossible pour des raisons logiques, et d’autre part, l’obligation d’écrire pour dénoncer, et seulement dénoncer, au détriment de l’esthétique, ce qui est possible, mais qui, si elle devient une règle, prive l’acte d’écrire de ce qu’il a de plus beau.

On peut également déceler dans cette phrase de Maruya une question sous-jacente: le roman est-il fait pour prendre le lecteur à rebrousse-poil, ou au contraire est-il fait pour l’accompagner dans une aventure qu’il n’aurait jamais pu penser vivre un jour? Pour ma part, le choix est vite fait: entre la provocation qui se suffit à elle-même, et l’expérience spirituelle, j’opte pour ce qui est le plus fécond. »

« Personnellement, je veux vraiment rendre facile l’accès au roman: « écrire en abaissant le seuil » autant que possible. Mais sans en réduire la qualité. » Murakami Haruki, cité par Mariko Ozaki

« A ce sujet, Mariko Ozaki répond de manière simple et explicite, aussi m’a-t-il semblé plus judicieux, plutôt que de faire un long discours, de commenter cette citation avec ses propres paroles:

« Qu’est-ce qu’un roman facilement accessible? Cela me rappelle ce que disait Yoshimoto Banana et à quoi j’ai fait référence au début de ce livre. Banana, elle, vise « une compréhension quel que soit le pays, quel que soit le lecteur » et avec cet objectif elle « utilise tous les moyens possibles pour construire l’univers du roman ». Qu’en est-il de Murakami? Dans son expression « écrire en abaissant le seuil », on peut voir une volonté de dépasser la barrière des langues par le choix d’un langage dont la traduction ne soit pas gênée qu’elle que soit la langue [..] : une expression simple, universelle. »

Pour ma part, je compléterai en signalant que ce que cherche à atteindre Murakami, ce n’est ni plus ni moins qu’un renouvellement de l’idéal romanesque: là où, auparavant, on considérait que la perfection ne devait pas se soucier de questions triviales telles que la bonne compréhension du « petit peuple » (parce qu’on avait tendance à considérer que la perfection existait préalablement à toute chose sous forme d’idée, et qu’on devait tout lui sacrifier, surtout pendant la période classique), Murakami, lui, vise l’équilibre parfait entre la littérature pure (aucun compromis sur la qualité) et littérature populaire (rendre cette qualité « ludique »). Autrement dit, vous pourriez avoir le style le plus parfait du monde (encore faudrait-il déjà que le style parfait existe), ça ne vaut absolument rien si les gens n’ont pas envie de vous lire. »

« Ils frappent leur clavier du bout des doigts, des idéogrammes apparaissent sur l’écran. Que se passe-t-il à cet instant? Est-ce qu’il n’y a pas une césure entre l’opération « frappe » et la sensibilité humaine en train de s’écrire? Est-ce que l’écrivain se sent totalement responsable du texte en train de naître de cette opération? » Mariko Ozaki

« J’ai posé la question à une romancière, Sakura Smith, et sa réponse est plutôt instructive. Selon elle, l’idée de Mariko Ozaki est intéressante, mais fausse: Sakura, même si elle reconnaît l’étrangeté de la distanciation entre sa conscience et ce qui apparaît à l’écran, souligne le fait que ce n’est qu’une illusion, elle reste maîtresse des mots qui apparaissent.

J’ai demandé confirmation à un membre de mon équipe, le stagiaire-café qui se pique de littérature: selon lui, Sakura a pris le problème à l’envers, car bien qu’il admette que l’écrivain ne peut qu’être le maître de ce qu’il écrit, en matière de fiction, la seule réalité possible est l’illusion, ce qui rend réel le phénomène de césure dont parle la journaliste japonaise.

Comme je ne voulais pas en rester là, j’ai moi-même tenté l’expérience, et il en ressort que « l’opération frappe » n’a malheureusement donné lieu à aucune sensibilité humaine particulière. Conclusion: le mystère reste entier.

Avant de vous quitter, je tiens à partager avec vous cette remarque figurant dans la conclusion du livre Ecrire au Japon et qui pourrait expliquer en partie la durée de vie limitée de nombre de romans d’aujourd’hui:

« L’ordinateur ou le téléphone portable sont devenus indispensables à la vie quotidienne, mais si les auteurs se contentent de descriptions superficielles de ce qui constitue le paysage des années Heisei (= à partir de 1989) envahies par tous ces outils, comme ils évoluent à toute vitesse tant dans leurs fonctions que dans leur apparence, lorsque l’on relit ce genre de texte ne serait-ce que deux ou trois années plus tard, les objets décrits apparaissent déjà comme de vieux ustensiles dépassés, ce qui rend la durée de consommation des romans extrêmement courte. »

Morale de l’histoire: un roman sombrera de toute manière dans l’oubli s’il se contente de raconter superficiellement. »