Qu’est-ce que c’est? (introduction un peu coconne)

Les Gens de la rue des Rêves, c’est un roman un peu fou, moins incohérent que bariolé, fantastique dans sa construction: il est composé uniquement de descriptions anecdotiques, mais ces descriptions sont faites de telle sorte qu’en s’entrelaçant, elles forment un motif composé à partir de l’essentiel, un peu comme une femme attacherait ses cheveux en les enroulant sur eux-mêmes (bravo à celles qui arrivent, d’ailleurs, personnellement j’ai déjà suffisamment de difficultés à les attacher avec un nœud), sans avoir recourt à un quelconque élément extérieur. Bon, on est d’accord, c’est un peu craignos comme introduction, mais je vous assure que ce roman vaut le détour, ne serait-ce que par son écriture, pudique et savoureuse à la fois.

 » ‘Comment vivre comme un écrivain’ pour les noobs », par Teru Miyamoto

l'écrivain débutant selon Teru Miyamoto

Avant: « je vais devenir un grand écrivain!!! »

La force de Teru Miyamoto, c’est d’avoir réussi à raconter une histoire émotionnellement forte sans même avoir eu la prétention de le signaler au lecteur: cet espèce d’hybride fictionnel qu’il a composé tire en effet sa raison d’être de l’histoire de Haruta Satomi, le poète égocentriste qui rêve d’être un véritable artiste, quitte à vivre en ermite dans la grande ville d’Osaka, mais qui est rattrapé par la société et son portrait pluriel, cruel et tendre à la fois, bref, son portrait humain, avant de finalement investir l’argent durement économisé pour la publication de ses poèmes dans un appartement pour lui et sa mère (quel homme…). (C’est moi ou cette phrase était incroyablement longue?)

n'aurait pas dû se retrouver dans un article sur Teru Miyamoto

(Proust doit être fier de moi.)

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(WAIT…)

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Le Japon épargné par les OVNI, affirme le gouvernement

Le gouvernement du Japon, qui avait cru un temps plausible l’existence des Ovni, fait marche arrière: le ministre de la Défense a assuré le plus sérieusement du monde ne jamais avoir eu vent d’une violation de l’espace aérien nippon par de petits
(bon, ça va, tout va bien alors)

l'écrivain semi-débutant selon Teru Miyamoto

Après: « si seulement je savais écrire. »

On peut y voir un éloge de la modestie destiné à l’apprenti écrivain: quiconque désirant sublimer la réalité doit, avant toute chose, la vivre intensément, dans ce qu’elle a de concret et de prétendument « rabaissant ».

(vous avez probablement déjà oublié de quoi on parlait, mais c’est pas grave. Je vous rappelle juste qu’on parle d’un roman de Teru Miyamoto, d’accord? Partie suivante.)

La réalité, cette arnaque

D’ailleurs, vu sous un certain angle, ce roman, c’est un peu la galerie des horreurs tristement banalisées: on a des viols, de l’escroquerie, des tentatives de meurtre, si je me souviens bien, et toutes formes de déviance psychologiques telles que la cleptomanie ou l’homosexualité (me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, je suis pas homophobe, hein, j’essaie juste de me replacer dans un contexte où les conventions et le paraître sont très importants). D’ailleurs, en parlant d’homosexualité, mention spéciale au personnage de Mori, ce mec est intelligent et spirituel, dommage qu’il ne se manifeste surtout qu’à la fin du livre. Parler de la réalité, oui, mais avec sensibilité et intelligence, tel pourrait être le credo de Teru Miyamoto.

Mais revenons à nos moutons. L’épopée vécue par Haruta, techniquement, n’existe pas: en effet, Haruta, malgré ses prétentions dans les premières pages à devenir le personnage principal, est vite relayé au rang de catalyseur ou de messager au service des autres. Il est ainsi, en vrac, témoin de violences conjugales, assistant chez un éditeur aux méthodes douteuses, médiateur entre des parents et leurs enfants fugueurs, confident à mi-temps pour des « amis » à la personnalité affirmée, et j’en passe. Non mais sérieusement, c’est moi où sa vie craint un peu, quand même?

n'aurait pas dû se retrouver dans un article sur Teru Miyamoto

Il y a des jours, comme ça, où il vaudrait mieux ne pas sortir de son lit.

De la différence entre vous et un artiste

De temps en temps, Haruta se rebelle silencieusement, ce qui se matérialise par de brèves réflexions esthétiques, et par la lecture d’un poème qu’il a composé, mais l’image que cela renvoie de lui est finalement plutôt fade et incertaine: réflexions un peu floues qui peinent à se développer cohabitent avec des poèmes pas spécialement bien écrits, il faut le dire. Je ne suis pas, je l’avoue, une grande spécialiste de la poésie, et je suis toujours extrêmement sceptique quand quelqu’un m’annonce qu’il écrit des poèmes, mais il me semble que pour se targuer d’être poète, on doit tout faire pour arracher le langage à cette réalité qui l’a engendré.

(Certes, ça ne sert à rien de faire ça, mais les intellectuels ont besoin de s’occuper avec des problèmes absurdes, si possible dans l’optique de créer du sens… qui ne sert à rien. Soit dit en passant, ça ne servait à rien non plus de mettre cette phrase en gras, mais j’étais fier de ma petite trouvaille, alors voili voilou.)

Un exemple, tiré de l’un des poèmes de Haruta:

« Je songe à travailler en sautant à cloche-pied. »

Je ne sais pas ce que ça donne en japonais, mais en français, cette phrase pourrait sans problème être utilisée par vous et moi (enfin peut-être pas MOI, quand même) dans un contexte informel, pas à cause du choix des mots (on peut et d’ailleurs on doit créer de véritables chefs d’œuvre avec des mots les plus limpides possibles), mais à cause de la manière dont les mots s’assemblent. Haruta a simplement repris des associations d’idées qui existaient déjà: il n’a créé aucune nouvelle connexion, et du coup, aucun sens non plus.

Bref, ce vers témoigne du manque de ce qui est l’ingrédient sine qua non de toute production artistique: la maturité. Et ce problème que rencontre notre apprenti poète, c’est ce que le monde lui renvoie littéralement à la figure à chaque phrase: Haruta veut exister seul, mais pour l’instant, il n’existe qu’à travers les autres (cf ce que j’ai dit précédemment sur ses multiples rôles dans le roman).