Après une bonne heure de shopping au Furet du nord, j’avais failli quitter le magasin sans trouver ce livre. A ma décharge, le susdit bouquin n’était pas particulièrement mis en valeur : pour tout vous dire, malgré mon bon mètre 90, j’avais dû me mettre sur la pointe des pieds pour l’apercevoir, tout en haut du rayonnage étriqué des livres d’art dont personne ne voulait. Ce qui a porté mon regard sur la tranche de ce livre ? Le titre : Chinese Girls (ou plutôt, Chinese Girls, puisque mes professeurs de français m’ont toujours dit de souligner le titre des œuvres. Et hop, un mot-clé de plus pour le référencement Google du site. Je suis un génie.). Je venais quand même d’écumer en long et en large tout le magasin pour essayer de mettre la main sur un livre de géographie chinoise, sans succès.

Je ne vous cacherai pas que, comme pour nombre de bouquins d’art de type « l’art du monochrome pour les idiots », ou toute autre tentative de décorticage pas trop compliqué d’un mouvement pseudo-artistique d’un vide abyssal, j’étais un peu sceptique quant à l’utilité de ce genre d’objet, qui prétend étoffer un contenu visuel avec des petites histoires. Si les images ne peuvent pas se suffire à elles-mêmes, autant ne pas les publier du tout.

C’est l’heure de l’interlude ~ ce que Sakura Sensei a imaginé ~

– Coucou, les enfants, monsieur Benjamin va vous raconter une nouvelle histoire!

– Oh, oui, des zistoires!

– Alors, il était une fois, dans un pays très très lointain, là où les petits nenfants se font écraser sous les roues des chars communistes, des héroïnes de fan-fictions érotiques se font entretenir par des putassiers pas gentils. Et comme elles sont très malheureuses, elles vont se mettre à poil sans raison, boire de l’alcool, et débiter des phrases blasées sur le sens de la vie en prenant des airs très sérieux.

– C’est quoi un communiste??

Sauf que…

Malgré le rapport qualité-prix quelque peu offensant pour le consommateur (1⃣5⃣€ pour un bouquin ayant moins de contenu qu’un manga, on est d’accord, c’est vraiment prendre les amateurs d’art pour des 🐄 MEUH à lait), j’ai quand même craqué, parce que les images étaient vraiment belles, et vous savez quoi ? Même si le texte n’est pas à la hauteur de ses prétentions, je ne regrette absolument pas mon achat.

Les "Chinese Girls" selon Benjamin

© Benjamin

Bien que les contours soient flous, les formes sont intenses.

Les couleurs artificielles sont parfois criardes mais toujours tendres, voire mélancoliques.

La vision du monde est désabusée, mais pas dénuée d’espoir.

Bref, ce « Benjamin », comme il se fait appeler, a très certainement un sacré potentiel d’artiste (ou d’empêcheur de tourner en rond, c’est selon). Il allie la technique millénaire de la peinture avec les technologies actuelles (sa biographie nous indique qu’il pratique le DAO, le dessin assisté par ordinateur), l’intemporalité des questions identitaires avec les couleurs de notre époque, la puissance évocatrice des formes avec le manque total de lignes bien définies en cette glorieuse période sans aucunes limites morales.

En gros, c’est un peu comme s’il avait renversé un grand seau d’eau froide sur la tronche de l’art contemporain en lui disant : « bouge-toi le cul, crétin, tu dois changer les règles du jeu, pas piétiner les cartes et les pions comme un enfant capricieux sous prétexte que tu veux dénoncer les dérives sociales ».

 Un équilibre quasi-parfait entre la figuration et l’abstraction

Les "Chinese Girls" selon Benjamin

© Benjamin

Du coup, on obtient quelque chose de complètement fou, un petit maillon entre le XXIe siècle sans foi ni loi et l’art pré-Duchamp, celui qui savait jouer avec les règles sans sacrifier l’élégance, et surtout, sans prendre le spectateur pour un pigeon lobotomisé. Sans aller jusqu’à dire que Benjamin est notre nouveau –insérer le nom d’un artiste célèbre-, on ne peut toutefois que saluer ses efforts pour voir de la beauté là où on serait tenté de ne voir que du désespoir.

L’art de Benjamin est figuratif, et même très détaillé sur certains portraits, et pourtant, en dehors des yeux de ses « Chinese Girls », qui, par leur tendresse mêlée d’incertitude, rivalisent sans complexe avec ceux du spectateur, la représentation du corps, et encore plus des objets, confine à l’abstraction. Mais c’est une abstraction organique, non géométrique : car ce que représente Benjamin, ce ne sont pas les corps eux-mêmes, mais la lumière qu’ils dégagent, reçoivent, transmettent.

D’où, j’imagine, le choix de représenter les personnages dans des grandes villes de nuit, où la lumière a été réinterprétée et réinventée par les hommes. La nuit nous est présentée comme ce qu’elle est : un matériau artistique, une espèce de toile noire que les hommes n’ont de cesse de pétrir à coup de lumières.

 Le langage des couleurs

Les "Chinese Girls" selon Benjamin

© Benjamin

Parfois douces et immatérielles, comme celles du ciel imprégné du soleil levant ou couchant, les couleurs peuvent aussi se faire incisives et torturées, impossibles à dissimuler dans le paysage, lorsque l’on entre de plein pied dans l’incertitude, dans le regret, bref : dans l’inachevé et l’insatisfaction propres à l’humain.

A aucun moment la peau n’est peinte d’une couleur acceptable par les hommes de sciences: souvent assortie aux vêtements, elle est rose, violette, orange, bleue, verte, parfois tout ça en même temps. Bizarrement, ça me fait penser à cette tendance qui consiste à soumettre son corps aux plus extravagantes exigences de la mode, tels que les tatouages… Non, mais là, c’est sans doute moi qui sur-interprète : après tout, si on en croit notre raison, ce ne sont que des reflets légèrement exagérés.

Les cheveux ne sont pas en reste, comme on pourrait s’y attendre, ils sont encore plus bariolés que les peaux, mais ce qui est intéressant, c’est que la technique employée pour les représenter n’est jamais la même d’une illustration à l’autre, il n’est pas rare d’ailleurs que la technique change au sein même de l’image. Point commun entre toutes les chevelures : elles font figures de passerelles spirituelles entre les yeux, finement dessinés, à la couleur relativement naturelle, et l’environnement, aux couleurs déchaînées à la limite de l’incontrôlable, qui n’ont aucune consistance formelle.

La lumière des Chinese Girls

Ce qui nous amène à considérer le travail de Benjamin comme une étude de l’interaction entre deux types de lumières : celles que nous émettons, celles que nous recevons.

Parce que l’on peut difficilement peindre quelque chose qui ne soit pas perceptible par les sens, ce sont ici bien évidemment les lumières de la ville qui colorent les scènes, mais on peut sans problème donner un sens plus abstrait à ces ombres multicolores.

Ainsi, le sens du texte accompagnant les peintures s’éclaire, si je puis dire : toutes ces jeunes filles paumées, appartenant au sexe unanimement considéré comme faible dans toutes les régions du monde, qui deviennent les jouets de petits voyous ou d’amants plus âgés à la moralité non moins douteuse, ce sont des êtres humains malléables qui ne font que réfléchir la lumière envoyée par les autres : elles sont, si vous me permettez l’expression, des miroirs aux formes élégantes, faute d’être suffisamment matures pour montrer d’elles une image personnelle.