Attention les méninges, ce livre n’a aucune logique.

J’aurai ta peau, satané roman

Déjà rien que le titre annonce la couleur : « Manuscrit zéro ». Un titre qui appâte le littéraire, dégage une saveur esthétique à ressenti immédiat, mais qui, une fois le livre refermé, nous laisse, faute de se laisser comprendre, un arrière-goût plutôt amer. C’est d’autant plus frustrant qu’il revient, sous différentes variantes mathématiques (« manuscrit huit feuillets », etc), à chaque fin de chapitre, comme un petit moustique agaçant qui viendrait nous rappeler qu’on n’est pas près de l’avoir.

Attrape-mouches pour trucs chiants dans "Manuscrit zéro"

34 attrape-mouches japonais. Enfin, avant que la photo soit supprimée de Flickr.

Je ne sais même pas comment m’y prendre pour essayer de comprendre : le livre (j’hésite à employer le terme « roman ») est assez court, 200 pages dans un curieux format vertical, avec des caractères assez gros. Et pourtant, dieu qu’il est dense, et très décousu, par-dessus le marché, impossible d’avoir le moindre repère dans cet espèce de bordel surréaliste où les personnages se targuent de pouvoir invoquer la bonne humeur à volonté en de multiples « occasions spéciales ».

Ce que ne sait d’ailleurs pas faire notre malheureuse narratrice, la femme qui n’a rien : pas d’amis, pas de famille (en tout cas pas qui soit en mesure de lui parler), pas de boulot (enfin si, on sait vaguement qu’elle travaille dans une sorte de bureau administratif, mais compte-tenu du manque de renseignements là-dessus, c’est tout comme), et bien sûr, pas non plus de nom ou d’identité. Voilà, donc Manuscrit Zéro c’est: un enchaînement de scènettes sans queue ni tête, et un personnage totalement hermétique.

Devenir un dieu, mode d’emploi

Pourtant, n’allez pas croire que tout est à jeter. L’histoire en elle-même est tout à fait anecdotique, mais il y a quand même des points intéressants à aborder concernant la création de personnages.

Personnellement, j’ai toujours eu beaucoup de mal à savoir par où prendre cette tâche ardue, les livres d’aide à l’écriture insistant souvent sur la nécessité de connaître chacun des petits détails qui composent la personnalité des personnages. Si je me réfère au personnage principal du roman d’Ogawa, commencer en ayant une idée sur ce qui motive le vôtre, ainsi que sur les obstacles qui le bloquent, paraît suffisant pour démarrer. En l’occurrence, ici, ce qui motive la romancière c’est bien évidemment l’écriture de son roman, et les obstacles, ce sont, entre autres, son imagination difficile à canaliser et son incertitude sur sa place exacte au sein de la société. Ce sont vraiment ces deux choses qui justifient que l’on suive le même personnage de la première à la dernière page, alors même qu’encore une fois, on sait très peu de chose sur lui et l’histoire est décousue.

En fait, pour contrôler un personnage sans le déshumaniser, plutôt que de connaître ce qu’il sait logiquement déjà lui-même (« je suis d’un tempérament prudent », « j’aime bien les soupes aux algues »…), il vaudrait sans doute mieux savoir des choses que lui ne sait pas mais auxquelles il sera confronté (« toute ta vie est fondée est fondée sur un mensonge », « le poisson que tu as mangé n’était pas frais et tu vas bientôt être malade »… ça peut aussi être une vision d’ensemble de la personnalité du personnage, si jamais il manque de recul).

Théorie appliquée à Manuscrit Zéro:

  1. la narratrice, ne sachant pas où est sa place, écume les fêtes d’école et les soirées tout en sachant qu’elle n’a pas le droit d’y être (vision d’ensemble: le personnage concernée n’en n’a pas forcément conscience)
  2. mais comme ces expériences humaines pourraient nourrir son écriture, elle continue quand même (conséquence directe de l’intervention de l’auteur)
  3. elle se retrouve socialement exposée (l’auteur intervient de moins en moins)
  4. -> péripéties (l’auteur n’a plus rien à guider dans le bloc narratif 1)
  1. la narratrice cherche à remettre de l’ordre dans sa vie incohérente (connaissance de l’auteur)
  2. elle a besoin d’une figure tutélaire pour l’aider, tiens, pourquoi pas un assistant social (le personnage s’interroge)
  3. il fouille dans son intimité de romancière, ce qui la met en danger (l’auteur appelle le personnage à être un actant)
  4. -> péripéties (fin de la vision globale de l’auteur sur le bloc 1)
  1. elle est une femme incertaine, (sans doute) également anxieuse et donc mal à l’aise avec les gens, mais (peut-être que) sa timidité cache quelqu’un de très gentil (contrainte de personnalité imposée par l’auteur)
  2. elle voudrait s’impliquer dans la vie des autres, mais sans se faire repérer et sans intervenir (le personnage se débat avec les paramètres définis par l’auteur)
  3. -> péripéties (l’auteur se dégage de la responsabilité des conséquences des actes de l’étape 2)nu

La clé, pour créer un personnage cohérent sans en avoir l’air, serait de ne pas s’encombrer d’informations trop précises, mais plutôt d’essayer de trouver une combinaison intéressante de concepts généraux, par exemple, un méchant de film de super-héros qui essaierait de donner un sens à sa vie. Cette technique permet au moins de définir les problématiques centrales de l’intrigue.

personnages Hunger Games

Hunger Games: une excellente série qui a su se rendre populaire en se construisant une épopée autour d’une anti-héroïne

De même que vous ne croyez peut-être pas en Dieu, votre personnage, lui, n’a aucune raison de croire en vous, et donc par extension, en un quelconque scénario qui lui dicterait ses actes. Si vous voulez écrire plus qu’un roman de gare, vous devez créer des personnages basés sur le modèle de l’Homme, et non pas sur le modèle du personnage prédéfini. Partez toujours du principe que le personnage a les mêmes instincts que vous, et que l’instinct de sauvegarde individuel est souvent plus fort que les autres. Si on larguait le personnage de Yoko Ogawa dans un roman d’aventure, il est quasiment certain qu’il ne saurait même pas reconnaître l’appel de l’aventure, tout simplement parce que, comme nous, les humains ordinaires, il accepterait difficilement l’idée que quelque chose de dingue vienne perturber son équilibre.

 Quand le personnage se fout de la gueule de l’auteur, qui, du coup, se fout de la gueule de son lecteur

Dans le cas de notre romancière, ce principe de méconnaissance du scénario par le personnage est poussé à un niveau tellement élevé que ça en devient fascinant : le personnage arrive carrément réduire à néant la moindre tentative de logique de la part de l’auteur. Même pas besoin de chercher bien loin, prenez le premier chapitre : la narratrice décide de passer la nuit dans des sources thermales après avoir fait des recherches sur les rayons cosmiques (car oui, on sait au moins que la narratrice essaie d’écrire). La tenancière de l’auberge l’installe dans ce qui va être sa chambre, la romancière enfile un kimono, part se promener, et bam, son magnifique petit séjour sans histoires est ruiné par la découverte d’un restaurant qui sert des… mousses, mais pas des mousses au chocolat ou au saumon, non, des vraies mousses qui poussent sur les arbres, voire sur des cadavres de sanglier. Mais ça ne s’arrête pas là, puisque les mousses sont servies par la jumelle grabataire (sic) de la jeune tenancière de l’auberge. Qui met à la disposition de son unique cliente une loupe pour mieux examiner son repas.

De retour dans sa chambre, la romancière disserte sur le nombre de spores de mousse qui pousseraient sur sa main si elle mourrait dans les bois. Puis, en marge du texte, une mention « manuscrit zéro » écrite entre parenthèses clôt le chapitre, tandis que le suivant s’ouvre et se clôt pratiquement instantanément sur l’examen pragmatique des ongles de la romancière : ils ont pris la couleur des mousses de la veille, ce qui, apparemment, est tout à fait normal, puisque, dixit la tenancière ; « C’est bien la preuve qu[‘elle a] mangé de véritables mousses ». OK, si c’est normal, alors ça va. « Manuscrit zéro », encore, et en avant la suite.

c'est fou ce qu'on peut trouver lorsqu'on rédige un article sur le personnage de roman

Le repas est servi.

Pourtant, comme je l’ai écrit plus haut, il arrive que la romancière remplisse plusieurs pages de son futur roman, en tout cas, c’est ce que suggèrent les mentions « manuscrit x feuillets » qui remplacent parfois « manuscrit zéro ». J’ai actuellement sous les yeux un chapitre nommé « le lendemain (lundi) » ayant donné lieu à 5 feuilles traitant vraisemblablement de… la découverte enthousiaste du nouveau cahier d’écriture dans lequel figurent probablement les 5 feuilles en question. Je vous laisse quelques minutes pour y réfléchir.

Du coup, une constatation s’impose : Yoko Ogawa, celle qui a écrit le livre que je suis en train d’essayer de comprendre, essaie de nous troller. Ou alors elle essaie de nous faire passer un message, du style « ce sont les choses les plus futiles qui valent la peine qu’on en parle », mais comme j’en ai un peu marre d’essayer de démêler les fils d’un texte faisant tout pour ne pas être compris, je passe à autre chose.

Bonus: quelques pistes d’analyse du titre

Après plus ou moins une semaine de réflexion, voici ce que je retiens de l’éclairage du titre sur le texte, et vice-versa : le « récit de zéro feuilles », si on traduit « littéralement » le titre japonais, ou le manuscrit sans feuille, dans un français ++ mieux (« manuscrit zéro », dans le contexte d’une analyse, est à mon sens trop imprécis) semble renvoyer à un contenant (littéraire) sans contenu. Ce qui, si on laisse un instant de côté la beauté abstraite de la chose, ne va pas sans problème : concrètement, qu’est-ce qu’un manuscrit sans feuille ? Ben, rien, en fait.

Du coup, une première analyse nous ferait penser que l’auteur avoue écrire pour ne rien dire, une dénonciation, peut-être, de la vanité romanesque, ou de l’attitude de certaines personnes qui, comme moi, ont tendance à voir du sens là où il y en a pas (« mais siiii, je vous jure, Twilight est en fait une dénonciation très poussée du fanatisme religieux »). M’enfin, personnellement, je déteste les analyses qui se basent sur ce type de phrase fourre-tout de collégien, c’est du même acabit que « à travers l’utilisation du champ lexical des arts martiaux, l’auteur veut dénoncer les abus de l’aristocratie».

Une autre analyse possible, et que j’aime assez bien, serait qu’il n’y ait pas de pages apparentes au manuscrit de la narratrice parce que les pages seraient en réalité l’univers tout entier. Malheureusement, comme c’est un peu trop paresseux comme vision de l’art, la romancière doit se résoudre à produire de vraies pages, des pages devant pouvoir être contenues dans une petite clé USB, prodige qui ne serait bien évidemment impossible si on prenait l’univers tout entier. Du coup, c’est le bug, la page blanche : sachant que l’univers est probablement infini (ou en tout cas trop grand pour être contenu en totalité dans un petit cerveau humain), comment le modeste écrivain, celui qui veut juste jouer avec les mots, peut-il gérer la masse phénoménale de possibilités qui s’offrent à lui ? Que faut-il garder, que faut-il couper ?

Du coup, une interprétation possible du livre serait que, petits morceaux par petits morceaux, l’écrivain essaie de redonner une cohérence à la complexité de son seul quotidien en prenant du recul, afin d’y voir plus clair, et que la beauté de son œuvre  est moins à chercher du côté d’une perfection formelle que du côté d’une « esthétique de l’échec ». Cela voudrait dire que le processus artistique, avec toutes ses ratures, ses moments de joie et de désespoir, serait la véritable œuvre. Autrement dit, l’écrivain, et même l’artiste en général, c’est celui qui tombe métaphoriquement parlant dans les escaliers censés le mener à la perfection, et qui se relève avec style. Tu m’étonnes que ça soit parfois douloureux, d’écrire un roman.