En guise d’introduction : la folie moderne, et autres joyeusetés du 21e siècle

Le prologue de ce roman d’apparence modeste, avec sa couverture noire et ses 250 pages, a des faux airs de Last Window (chef d’oeuvre vidéo ludique du regretté studio CING). Refus du mouvement (cette espèce de sitting protestataire auquel se livre le narrateur), refus de la marche despotique du temps qui œuvre à la destruction du passé, soi-disant tellement plus surfait et inoffensif que cet abominable et fascinant futur vers lequel nous avançons rythment les deux premières pages, qui n’en n’ont pas l’air, mais sont en réalité diablement efficaces (nous y reviendrons), tout comme le reste du livre, d’ailleurs.

Comment osez-vous aller de l’avant??

Comment osez-vous NE PAS aller de l’avant??

Rien n’est plus cliché que la façon dont l’être humain opère une distinction entre le passé et le futur. Il n’y a qu’à voir la façon dont les temps sont utilisés par les publicitaires : passé = naïveté et/ou imperfection, futur = danger et/ou accomplissement de l’être humain. D’où, grosso modo, ces deux grandes catégories de pub : celles qui regardent le passé avec un œil attendri (pubs de bonbons, caramels, yaourts, et tout autre produit, généralement alimentaire, ayant besoin de justifier son appartenance à une tradition) et celles qui s’en moquent plus ou moins ouvertement (pubs d’assurances, de voitures, de produits pharmaceutiques, bref, tout ce qui relève de l’utilitaire, voire de l’attrape-nigaud comme seul le 21e siècle sait en inventer). Rien d’étonnant, me direz-vous, puisque les progrès technologiques, médicaux, etc, sont effectivement beaucoup plus perfectionnés qu’il y a un siècle, et ce n’est pas la logique commerciale qui dira le contraire. Il convient néanmoins de rappeler que la logique commerciale ne vient pas de nulle part, elle s’inscrit dans un certain contexte de « folie moderne » et contribue à modeler nos connexions neuronales en fonction de ce même contexte.

Pourquoi je vous parle de tout ça ? Hé bien, même si le Keigo Higashino que nous allons découvrir ne s’intéresse aucunement aux dérives de notre époque (quoique…), les premières pages de son roman, qui ont pour cadre le Japon contemporain, et même le personnage féminin principal, sont selon moi symptomatiques de la crise identitaire et morale que nous rappellent sans cesse malgré eux les « tubes de l’été », émissions de téléréalité, et autres phénomènes de mode qui, il faut se l’avouer si ce n’est pas déjà fait, appartiennent à une époque relativement isolée dans le temps, quoique encore mal délimitée, que les générations futures qualifieront peut-être d’Age Obscur moderne. Mais je m’emballe. Revenons plutôt à nos moutons : vous comprendrez bien assez tôt la raison de ma digression sur le passé et la perception que nous en avons.

Passé présent

Le roman s’ouvre avec un prologue plutôt classique qui remplit sa mission proprement : créer un malaise. Mais ce malaise-là relève moins de l’anecdote glauque et spectaculaire consistant en, par exemple, la découverte d’un corps atrocement mutilé, qu’à l’implacable logique humaine combinée à la pression exercée sur nous par le passage du temps, rationalisée puis enterrée par cette même logique. D’où l’introduction du thème de la destruction avec la maison d’enfance du narrateur qui est rasée parce qu’elle est vieille et inutile, une façon un tantinet ironique d’éclairer notre manque de considération pour les choses du passé, notamment les souvenirs.

« Beaucoup de gens oublient leur passé, mais ils ne s’en soucient pas plus que ça »

déclare nonchalamment le narrateur (que j’appelle ainsi faute de connaître son nom), à une ex-petite amie (Sayaka, le personnage principal) sans souvenirs d’enfance. Exactement, monsieur le personnage sans nom : je ne dis pas qu’il faut que nous fassions tous des études d’histoire pour que tous les problèmes de la terre soient réglés, mais il me semble que la façon de percevoir le passé est très révélatrice de l’état d’esprit d’une époque ou d’un lieu donné.

C’est l’heure de la comparaison historique inutile.

Le Moyen-âge, par exemple, n’ignorait pas l’existence des textes de l’Antiquité : il ne savait tout simplement pas quoi en faire, non par obscurantisme bête et méchant, mais plutôt parce qu’à l’époque, les questions soulevées par les Grecs étaient jugées déjà résolues par les livres de référence contemporains, quand bien même les Grecs avaient d’autres éclairages à apporter. Affirmer que le monde existe de toute éternité ou encore que la Terre tournait autour du soleil était, pour parler en termes anachroniques, une idée « peu vendeuse », car dérangeante, tout comme aujourd’hui, crier haut et fort que nous croyons que les limites de la perception humaine ne sont pas les limites de la réalité peut vous attirer la suspicion.

Toutes proportions gardées, je trouve l’état d’esprit de notre société actuelle relativement comparable à celui de la société médiévale, qui, guerres et maladies mises à part, se satisfaisait en fin de compte plutôt bien de son présent, aussi médiocre l’alphabétisation du peuple fusse-t-elle. Mais là, j’entre dans le domaine de la spéculation : je laisse donc le soin aux historiens de développer des contre-arguments plus fournis. Et à vous, le soin de vous faire votre propre opinion en lisant les premières pages, qui prennent un malin plaisir à retarder le début des festivités en nous prenant la tête avec les vrais-faux problèmes de monsieur et madame tout le monde. Défaut d’écriture ou subtile ironie : la question reste ouverte.

Le 21e siècle en une image. THIS… IS… SPARTA!! AGAIN!!!!!!!

Du talent de Keigo Higashino

Toujours est-il que le court prologue étant achevé, nous entrons à petits pas timides dans le cœur de l’histoire, avec des conversations émaillées de conventions sociales un peu ridicules (pour le coup, c’est pas moi qui le dit, c’est le narrateur), des oui, des non, des peut-être, une clé qui fait office d’élément perturbateur gros comme une maison (ha, ha), des souvenirs manquants… passés les trente premières pages, vous commencez à vous dire que c’est un poil laborieux, tout ça, que les éléments déclencheurs (la clé et la mémoire… admirez la symbolique) sont aussi subtiles qu’un bulldozer, et vous commencez à désespérer de voir arriver du contenu qui vous concerne, jusqu’au moment où les personnages finissent par trouver ce qu’ils sont venus chercher, à savoir, la maison dans laquelle le père de Sayaka venait en cachette avant de mourir, et qui sera le décor quasi exclusif du reste du livre.

Si vous aviez des mauvais pressentiments au sujet de ce livre, c’est le moment de les laisser tomber, parce qu’à partir du moment où Sayaka et son ex sont entrés, Keigo Higashino nous livre quasiment UN retournement de situation par page, ce qui en soit, est un véritable tour de force, surtout quand on sait que les seuls indices faisant avancer l’enquête sont des objets absolument banals, comme des lunettes, des vieux magazines, ou des horloges.

Plus fort que Chuck Norris, Keigo Higashino saurait créer le suspens autour d'un mouton de pousière.

Plus fort que Chuck Norris, Keigo Higashino saurait créer le suspens autour d’un mouton de poussière.

Tandis qu’ils explorent la maison, les bizarreries s’accumulent. Il semble que les propriétaires aient quitté la maison au beau milieu de leurs activités quotidiennes, une vingtaine d’année plus tôt, mais sans rien emporter avec eux. Mais dans ce cas, pourquoi a-t-on condamné la porte d’entrée et laissé l’accès à la cave ? Et pourquoi toutes les montres et toutes les horloges sont-elles bloquées sur la même heure ? Lorsque Sayaka et le narrateur découvrent le journal intime d’un petit garçon dans une chambre d’enfant, l’atmosphère s’alourdit et le mystère s’épaissit: il semblerait que le garçon ait été battu par un homme appelé « l’autre », mais de qui s’agit-il? Qui lui a envoyé des cadeaux, contre l’avis des parents ? Et surtout, pourquoi Sayaka a-t-elle le sentiment de connaître la maison ? De très nombreuses questions surgissent, mais toutes finissent heureusement par trouver leur réponse : pas de frustration de ce côté-là.

Le style d’écriture n’a rien de notable : ce n’est pas particulièrement esthétique, ça manque parfois de tomber dans le larmoyant (ce qui est toutefois pardonnable quand on voit le nombre de drames qui se sont déroulés, ou plutôt, enchaînés, dans la maison) mais c’est généralement fluide et fonctionnel, ce qui est le plus important dans ce genre d’histoire. La construction de l’histoire est très ingénieuse, car elle n’avance pas, elle recule (ici sans aucune connotation péjorative): tous les éléments ou presque permettant la compréhension de ce qui s’est passé sont déjà présents dans la maison, ce qui fait que les personnages reviennent fréquemment sur leurs pas pour donner du sens aux nouvelles découvertes. L’angoisse, d’abord distillée au compte-goutte, monte crescendo jusqu’au twist final, même si celui-ci paraît presque anodin, compte tenu du nombre phénoménal de retournements de situation auxquels on a eu droit auparavant. (Je n’ose imaginer la quantité de travail d’organisation qu’a dû nécessiter l’écriture d’une telle intrigue.)

Maintenant, parlons à nouveau de trucs chiants

Ce qui est donc fascinant, dans ce livre, c’est que rien n’est laissé au hasard : concrètement, ce que fait Sayaka, c’est entrer dans sa mémoire à l’aide de la clé laissée (volontairement??) par son père, mais parce que c’est un travail de longue haleine, la grande porte est symboliquement inaccessible et elle est obligée de passer par une porte dérobée pour obtenir la vérité. Et parce que la mémoire des objets est plus forte que celle des faits, son parcours symbolique est jonché de petites choses concrètes qui sont autant de souvenirs. Ce qui nous amène au thème sous-jacent de l’œuvre : celui du musée.

J’ai définitivement renoncé à l’idée de faire une critique cohérente de ce livre.

Cela peut prêter à sourire, mais il me semble qu’avant toute chose, ce livre essaye de nous dire à quel point le rôle du conservateur est ingrat, dans un monde où chaque chose doit servir à faire du profit, où même la gratuité d’un acte doit servir à engendrer encore davantage de profit. Bon, OK, c’est un peu tiré par les cheveux, étant donné que l’argent est loin d’être un élément indispensable à l’histoire, mais, ce qui est certain, c’est que celle-ci, au final, n’existerait pas sans le rituel entretenu par le père de Sayaka jusqu’à sa mort, c’est-à-dire venir jusqu’à la maison pour y faire le ménage. Le fait est que sans ce dévouement apparemment aussi vain que modeste, Sayaka n’aurait pas retrouvé la mémoire à la fin de l’histoire, et donc n’aurait peut-être jamais trouvé sa place dans une histoire familiale, qui par conséquent, serait elle aussi tombée dans l’oubli. Est-ce une bonne chose pour elle, ou une mauvaise chose ? Les personnages se gardent bien de se prononcer sur la question, et, j’ai envie de dire, tant mieux : ce n’est pas le rôle d’un roman que de donner des réponses précises sur des sujets qui dépassent le cadre de la fiction.

Si on gratte un peu la couche romanesque, on en vient à se poser toutes sortes de questions sur les choses que l’on choisit de dire ou de taire, de se souvenir ou d’oublier. Faut-il enterrer toutes les choses désagréables pour avancer ? Pour ma part, j’aurais tendance à penser que l’oubli salvateur est illusoire, comme nous le montre le personnage de Sayaka, hantée dans le présent par des problèmes liés à son passé refoulé et qui la rendent… mmmh, désolée, mais quelles qu’aient été ses souffrances passées, le fait de battre sa fille sans aucune raison, puis finalement de l’abandonner, ne peut que la rendre antipathique. Je tâcherai cependant de ne pas m’étendre sur le sujet, trouvant la psychanalyse un peu simpliste, en particulier lorsqu’elle fournit aux romanciers des excuses pour essayer de rendre des gros connards attachants. Bref.

La vraie question que tout ceci entraîne serait donc plutôt: allez-vous veiller à donner aux générations futures les moyens de se rappeler d’où elles viennent, et, de manière générale, ce par quoi l’humanité est passée ? Bon, ok, ça vous vous en fichez sûrement, alors disons, plus simplement et plus égoïstement : êtes-vous conscients des abcès non crevés dont vous avez hérité ? Si oui, qu’allez-vous en faire ? N’attendez pas de réponse de ce roman, ce n’est pas un manuel, plutôt un avertissement de type : regardez ce qui arrive aux gens qui ont hérité d’un passé trop lourd pour eux et qui essayent de le regarder en face.

Sortie de tout ce mindfuck, j’en retiens cette conclusion, qui vaut ce qu’elle vaut : si vous n’acceptez pas la réalité du passé, votre présent sera merdique, et vous n’aurez d’avenir. Au fond, entre le passé, le présent, le futur, quelle importance de savoir où commence l’un et où finit l’autre, puisque de toute façon, si vous en retirez un, les deux autres n’existent plus ? Méditez sur cette phrase aléatoire, mes chéris.