Bonjour, mes ptits amours, aujourd’hui on se retrouve pour notre première séance de lecture sportive. Pour cet épisode pilote, j’ai décidé de me lancer dans une petite course plus vitesse qu’endurance avec le test d’un mini-livre qui se veut philosophique (attends, l’auteur, Alexandre Jollien, est un handicapé diplômé et le papier de son bouquin est fait à partir d’arbres bio, rien que ça ça vend du rêve!). Impossible pour moi de vous en dire plus, le résumé étant une espèce de potage hippie où flottent des concepts à la mode en guise de légumes (des « itinéraire intérieur » et « bâtir sa singularité » à tout-va). Bienvenue dans le monde de l’Éloge de la faiblesse.

Pour les curieux, je vous mets le lien vers la fiche Amazon du produit. Vous constaterez au passage que beaucoup d’acheteurs sont ravis de leur lecture. Pour ma part, je suis sceptique, mais bon, on verra bien.

Au moins, on a un dégradé dans des couleurs chaleureuses, c’est toujours ça de pris.

Première constatation: l’aspect du livre fait cheap, faut bien le reconnaître. Couverture en carton qui résisterait pas à un voyage d’une journée dans un sac d’étudiant, graphisme minimal (certes, c’est toujours plus beau que ces atrocités auxquelles on a parfois le droit quand on veut acheter des classiques, mais on sent bien que c’est pas le genre de couverture qui a dû engloutir des sommes astronomiques), nom du bouquin un brin tape-à-l’œil, avec une gentille contradiction qui heurte un peu la raison sans franchement l’égratigner… Pour tout vous dire, j’ai acheté ce livre uniquement parce que ça ne coûtait que 3€99 et que le nom de Socrate figurait sur la quatrième de couverture.

Bon, mettons que tout ceci fait partie d’un astucieux plan marketing visant les écolos et les bobo gauchistes, et attaquons nous au contenu de la bête.

On commence avec une préface. Bien entendu, que serait un casse-croûte pour intellectuels sans une bonne petite préface signée par un universitaire! Ça casse pas franchement trois pattes à un canard. On y apprend dès la première ligne que l’auteur est handicapé moteur et que son parcours est exemplaire. Merci Captain Obvious, c’est exactement ce qui est écrit dans la bio de l’auteur, en dessous du résumé (celui-là même qui mentionne Socrate).

Mais bon, là encore, j’imagine qu’il faut balancer une bonne couche de rêve pour que le lecteur ait le courage de venir à bout des… 95 pages? Purée, je sais bien qu’il faut économiser le papier, mais faites un effort, quand même, je veux dire, on n’est pas dans un roman d’Amélie Nothomb…

Toujours dans la même veine, le prologue nous largue quelques mots clés censés nous mettre en appétit: on a donc le thème de la souffrance, celui de la normalité, ainsi qu’une bonne dose de bons sentiments. Attends, juste histoire d’être sûr, j’ai acheté un dialogue socratique ou un livre de développement personnel moralisateur? Ah oui, d’accord, il y a « outils pour apprendre à progresser dans la joie » dans le résumé, mea culpa.

Passons rapidement sur la préface, qui de toute façon, est très courte. On a le droit a une dédicace aux amis, aux parents, tout ça tout ça, PUIS… un avant-propos? OK, admettons. Apparemment l’avant-propos va nous parler de « Socrate, l’éveilleur ».

« Tout commence dans un dortoir »…

Hein? Bon OK ne soyons pas de mauvaise foi, il s’agit bien évidemment d’une mise en parallèle entre Socrate l’antique philosophe et Alexandre le philosophe contemporain, parce que la philosophie nous aide à toute époque, et… Oh et puis zut, tout ça ne dit pas de quoi on va parler, je passe rapidement et…

OMG. Sans déconner? Une page pour dire que les personnages sont fictifs (dans ce cas ça sert à quoi de faire genre que c’est une autobiographie??), une autre pour citer Aristote, et encore une pour un prologue? Merde, alors, c’est quoi la prochaine étape? Un avant-après-propos-post-introduction? Un marque-page écolo à découper?

DONC, arrivés à la page 19 (vous ai-je dit que le livre comportait 95 pages?), le bouquin commence enfin.

« Socrate?

– Lui-même.

– Salut à Socrate.

– Salut à… Que me veux-tu? »

OK, c’est complètement barré, mais c’est fun, et le style est agréable: légèrement soutenu mais pas pédant. Je vais peut-être passer un bon moment, après tout.

« Revenons à ton propos, poursuis avec confiance! »

Love you, Socrate !

Par contre, faudra quand même qu’on m’explique: c’est quoi cet espèce de chapitrage arbitraire du texte? Je veux dire, on a des titres de chapitre, mais ils sont en bas de page, en tout petits caractères, on n’a pas de table des matières, et puis bon sang, où est la logique dans cette organisation? Le livre n’est composé que d’un dialogue unique, et les dialogues présentent rarement des coupures nettes…

Raaaah et puis pourquoi tant de platitudes sur le handicap ??? Et pourquoi Socrate ne relance-t-il pas le dialogue au lieu de faire des résumés de ce que l’auteur-personnage vient de dire ??? Pourquoi ??????

Bon allez ça me saoule, j’ai déjà lu une cinquantaine de pages et j’ai déjà envie de vomir des arcs-en-ciel. Je poursuis la lecture en diagonale, en espérant que Socrate se réveille un peu et secoue Alexandre au lieu de le conforter dans ce qu’il sait déjà.

« Peux-tu m’en donner des exemples? Ce qui te paraît clair ne l’est pas nécessairement pour moi. »

Sans déconner, Socrate est un philosophe ou un putain de psychologue ??? On sait tous où Alexandre veut en venir, le handicap l’a confronté à toutes sortes de réalités humaines, et ça l’a rendu plus fort, et gnagnagna. Est-il réellement nécessaire de revenir encore et encore sur la passionnante non-existence du jeune Alexandre placé en institut ?? Raaah ça m’énerve, j’ai envie de prendre Socrate par la peau du cou, et de lui dire:

Mon chou, au lieu de passer de la pommade sur ton collègue d’un autre temps, pourquoi tu ne l’interroges pas sur les sujets qu’il a pourtant évoqué sans s’y attarder, du style, la raison pour laquelle on a besoin de gens anormaux?

Je crois que c’est ça qui me déplaît le plus: ce livre a été rédigé par un homme qui a traversé beaucoup d’épreuves et veut opérer un retour en arrière sur ses réussites, pas regarder en avant pour provoquer de nouvelles remises en question… Ce livre est moins une discussion philosophique qu’une discussion tout court, et à ce titre, j’ai l’impression d’avoir été un peu trompée sur la marchandise, et de ne pas avoir grand chose à voir avec ce qui se dit. Qu’un handicapé qui a réussi ses études ait envie de partager sa joie, c’est normal, mais dans ce cas, qu’on ne nous présente pas son témoignage comme un produit conçu pour nous aider à trouver un sens à sa propre vie…

Et puis aussi, je sais bien qu’on est censé faire comme si la conversation avait réellement lieu entre 2 personnes… mais, honnêtement, au bout d’un moment, quand les personnages n’arrêtent pas de s’auto-congratuler pour la pertinence de leurs idées respectives, c’est dur de continuer à passer outre le fait que les discours de Socrate et d’Alexandre ont été rédigés par une même personne.

(D’ailleurs, d’où tu sors ton « exactement! »? Évidemment que tu n’es pas en désaccord profond avec tes propres idées, le cas contraire serait fichtrement inquiétant!)

« Il faut donc que tu précises ta définition de l »anormalité’. »

OMG… est-ce que c’est moi où Socrate, à 2 pages de la fin, se décide enfin à entrer dans le vif du sujet !??

« Il est donc difficile de définir l’anormalité exclusivement par rapport à la conformité aux règles d’une et une seule société, car celles-ci peuvent varier. »

Oui !! OUI !!! C’est CA qu’on attend d’un livre écrit par un philosophe !! De la réflexion, de l’intelligence, de la matière à penser, le tout basé sur des situations concrètes !! Ceci aurait dû apparaître beaucoup plus tôt dans le livre…

« Prouve-moi, démontre moi que je suis, en tout point, tout à fait normal!

[Silence d’Alexandre]. »