Une enquête de Détective Sakura dans les milieux intellectuels du royaume de Yamazakura

Il est midi du matin lorsque Sakura (aucun rapport avec moi), 24 ans et l’esprit encrassé par des années de bienséance sportive, arrive sur les lieux du premier tournoi officiel d’Epic Pong, équipée de son matériel personnel: un exemplaire de l’Autoportrait en coureur de fond de Haruki Murakami. La jeune femme nous livre alors ses inquiétudes:

« Cela faisait fort longtemps que je n’avais pas touché à un livre. Quand j’ai entendu dire que des sports de lecture allaient être mis en place, et que l’un des premiers tournois amicaux aurait lieu en compagnie de l’autoportrait de Murakami, auteur que j’avais autrefois apprécié, je me suis dit que c’était l’occasion de renouer avec un aspect de ma vie. Néanmoins, je ne sais pas si je me sentirai à ma place. J’ai essayé de l’étudier avant de venir, mais c’est un récit plutôt opaque. »

Quelques minutes plus tard, alors que la foule commence à s’amasser sur le trottoir, les portes des lieux s’ouvrent, et le son dynamique d’une batterie invite les curieux à rentrer. Naturellement, en bonne journaliste, je me joins à la foule bruyante, qui se tait à l’arrivée de la reine. Les explications d’usage faites, les sportifs s’échauffent avec des grilles de sudoku et relisent quelques pages de leur livre tout en vidant des gobelets de thé glacé.

La boisson aidant, des discussions enflamment progressivement les participants. Les avis sont divisés: certains remettent en question le choix du livre pour le tournoi du jour, d’autres élèvent Murakami en modèle de vie. Nous retrouvons Sakura en compagnie d’un jeune homme aux traits tirés. Si Sakura est sceptique, son interlocuteur, lui, soutient que ce livre contient un message fondamental, une sorte de recette de vie:

« Peu importe que l’on parle de course de fond ou d’autre chose, puisque l’on se trouve sur le terrain de la métaphore. L’auteur est pleinement conscient que son obstination à courir tous les jours est absurde, mais il le fait quand même, car d’une certaine façon, c’est un besoin qui est lié à sa vitalité personnelle: s’il ne le fait pas, d’une certaine façon, il meurt, ce qui m’amène à penser qu’il s’agit nécessairement d’une métaphore de la vie. Accepter que la vie n’a pas de sens, mais s’y accrocher avec opiniâtreté et garder son rythme, aussi absurde que cela puisse paraître, c’est justement le comble du sens. C’est pourquoi, il me semble que Murakami a trouvé le secret pour donner du sens à sa vie: persister dans une voie absurde tout en sachant que ne rien faire serait encore plus absurde. »

Le sens contenu dans le non-sens, alors? Cette idée émerge peu à peu dans la plupart des discussions, même si d’autres osent avancer des points de vue plus osés. C’est le cas de Sakura, 71 ans, dont l’argumentation convaincante semble littéralement écraser son interlocuteur, un jeune nain nerd:

« Je vous l’assure, il n’y a rien à interpréter dans ce livre! L’auteur-personnage court parce qu’il court. Devrait-il aussi se justifier de boire et de manger? Et lorsqu’il avoue avoir peur de lâcher prise du fait de la faiblesse de son genou, il n’y a rien de plus à comprendre que ce que cela dit: tout est dit, visible, juste sous nos yeux. C’est d’ailleurs pour cette raison que cela frôle la perfection! C’est trop facile d’invoquer les sous-entendus: le vrai travail artistique, c’est de rendre sa voix audible, non pas de la suggérer. »

Ce à quoi le nerd miniature réplique en lui balançant au visage le contenu de son gobelet.

« Vieille folle! A quoi cela servirait d’étudier la littérature si tout ce qu’il y avait à comprendre était limpide? Le livre est un produit artistique, et comme tout produit artistique, il sert à opérer une distinction moralement acceptable entre ceux qui réfléchissent, et ceux qui ingurgitent la réalité comme elle leur vient. »

Plus loin dans la pièce, un jeune athlète procède à des étirements musculaires, le livre à la main. Lorsque je l’interroge, il avoue avoir été très inspiré par l’obstination de l’auteur, à tel point qu’il compte abandonner définitivement la lecture.

« Je n’ai rien contre les livres, mais vous comprenez, la vie est trop courte pour que l’on puisse se permettre de consacrer trop de temps à une route qui n’est pas la nôtre. A partir de maintenant, je vais intensifier mon entraînement, et bouger tous les jours sans exception: ainsi, non seulement je serai en forme, mais en plus, sur mon lit de mort, j’aurai l’esprit léger, car certain d’avoir vécu intensément la vie qui me convenait. »

Alors que nous avançons dans l’après-midi, la musique se fait plus douce, plus jazzy, la lumière se tamise et le thé s’alcoolise. Des hologrammes de cerisier sont projetés dans la pièce, ce qui permet aux débats de se poursuivre dans une ambiance festive, proche de celle d’une journée de ohanami お花見. Passé 20 heures, le soleil commence à se glisser derrière la ligne d’horizon, et les lecteurs quittent la salle de tournoi les uns après les autres. La reine, qui a oublié de compter les points des uns et des autres, se lamente. Mais pour Sakura, qui s’en va à son tour, c’est un détail négligeable:

« De toute façon, la compétition n’a jamais été mon point fort. L’important, c’est que maintenant, même si je ne suis pas sûre d’avoir tout compris au livre, j’ai appris à l’aimer, et je veux me remettre à pratiquer la lecture. »