Vous saviez, vous, que Nausicaä de la Vallée du Vent (ouaip, on va parler film d’animation japonais… fallait bien que ça arrive un jour) datait de 1984? La Guerre Froide était pas encore terminée et j’étais même pas encore née… l’Antiquité, quoi. D’après ce que j’ai compris, notre film du jour a été réalisé par la même équipe qui fondera les mythiques Studio Ghibli un an plus tard.

Si je vous parle de ça, c’est que nous ne sommes pas là pour parler kawaiii, hentai, otaku, et HO MON DIEU LA JAPANIMATION C’EST TROP COOL, mais pour déterrer le message qui sous-tend la trame du film par où tout (oui, TOUT, même si ça veut rien dire) a commencé. Sortez les mouchoirs, parce qu’on va parler courage, conscience humaine, écologie, valeur de la vie, et bestioles trop moches mais en fait trop mignonnes: mesdames et messieurs, voici Nausicaä de la Vallée du Vent.

Nausicaä de la Vallée du Vent (Miyazaki)

N’est-ce pas adorable ??? (c) http://hotarukago.blogspot.fr

Nausicaä, une intermédiaire entre 2 mondes

Déjà, l’intro du film te met direct dans l’ambiance: plusieurs minutes de plans silencieux, avec des cadavres, des bipèdes masqués, et surtout, de la neige! Si ça c’est pas le signe qu’on va visionner une dystopie!

Pour être tout à fait honnête, je suis pas fan du dessin et des couleurs. L’ensemble me paraît globalement un peu terne (certes, j’aime un peu trop les couleurs flashy), avec des dessins un peu fouillis. Si bien que je n’ai jamais écrit autant de fois « un peu » en si peu de temps. (Et puis aussi, pourquoi l’héroïne se balade-t-elle les fesses à l’air pendant la moitié du film ???)

Nausicaä de la Vallée du Vent (Miyazaki)

Se passer de sous-vêtements, ça, c’est vraiment bad..ass. 🙂  (c) http://nsaxonanderson.com

Pourtant, c’est plutôt efficace. On sent qu’on est en train d’entrer en terrain dangereux, avec des hommes déshumanisés et une nature hostile, bref, tout qui se barre en couille.

Dès les premières apparitions de notre héroïne, Nausicaä, on sent toute l’ambiguïté de la nature en tant que personnage.


 

Nausicaä est une princesse intrépide, la souveraine de la Vallée du Vent, qui se déplace à bord d’une sorte de deltaplane auto-propulsé et fréquente la fukai, une forêt toxique protégée par les Omu, des insectes géants très vindicatifs.

Ses expéditions l’amènent à côtoyer différentes facettes d’un écosystème devenu hostile à l’homme: tantôt brûlant d’une colère aveugle et destructrice (coucou les Omu), tantôt magnifique et grandiose, la nature est à la fois mère nourricière épuisée par des siècles d’exploitation et guerrière sans pitié.

Très vite, Nausicaä est amenée à s’interroger sur la nature (haha) des fautes que devra expier l’humanité pour accéder à la rédemption, et donc à se poser ZE question qui fait mal: les hommes doivent-ils aller jusqu’à sacrifier leur vie pour ne pas répéter les erreurs de leurs ancêtres?

Ouaip. On se fait vraiment arnaquer en héritant de la terre de nos parents.

Peu importe la solution qui sera choisie, elle devra de toute manière passer par une forme de purification, qui est une forme de remise à zéro mettant en jeu les capacités d’adaptation et de remise en question de l’homme en tant qu’espèce.


 

A ce titre, la fukai, qui a en réalité émergé dans le seul but de débarrasser la terre de la pollution qui l’empoisonne (purification naturelle, donc), représente une sorte de défi pour l’homme, un peu comme si elle disait:

« Hey, vous! Allez-vous user de la violence contre moi comme le faisaient vos ancêtres face au danger, ou allez-vous enfin apprendre à régler vos problèmes avec intelligence et doigté? Dans le premier cas, vous mourrez, dans le deuxième cas… ben, vous mourrez pas, quoi. »

Le scénario aurait donc pu s’arrêter à ça:

« les hommes sont pas gentils, mais heureusement, ils vont comprendre que faire du mal aux arbres c’est pas bien »

Mais, hé! On est en compagnie des futurs créateurs du Voyage de Chihiro, les gars!

Le scénario ne révèle tout son potentiel qu’à partir du moment où les hommes en question commencent à se taper les uns sur les autres pour des questions de pouvoirs et de plans d’action divergents.

Non, Tris, retourne à tes propres guerres.

Man VS Wild… VS Man

Dès le moment où la terre natale de Nausicaä (la vallée du vent, si vous avez bien suivi) se fait envahir par une armée venue récupérer une puissante technologie de l’ancien temps (le dieu-guerrier… on va y revenir), on se retrouve dans des situations ubuesques où les alliés se tapent dessus et où les ennemis œuvrent en réalité pour la même chose. Car nous avons évoqué le double visage de la nature, mais ce double visage existe aussi dans le « camp » humain.

A mon sens, tout le conflit est synthétisé autour de la rivalité de Nausicaä et de Kushana. Ces deux personnages sont similaires sur de nombreux points:

  • expérience de la peur autour d’un ennemi commun
  • autorité sur un groupe humain
  • ténacité (mon dictionnaire des synonymes me propose aussi « opiniâtreté », qui est rigolo 🙂 )
  • un putain de charisme-qui-en-impose-de-la-mort-qui-tue
Nausicaä de la Vallée du Vent (Miyazaki)

Bonjour. Je suis trop cool.

Et pourtant, elles mènent chacune leur propre camp dans la guerre pour la survie de l’espèce humaine (avec brio, d’ailleurs: dans la mesure où elles incarnent les valeurs morales de leurs peuples respectifs, le courage en plus, on peut dire qu’elles sont des dirigeantes de rêve).

Nausicaä de la Vallée du Vent (Miyazaki)

Et puis machiavélique, aussi.

Ce qui diverge, ce sont leurs méthodes pour y parvenir: là où Kushana, aveuglée par la haine de la nature, considère que la seule solution est de réveiller le dieu-guerrier, Nausicaä, qui perçoit les forces de la nature comme étant d’égale valeur à celles de l’homme, cherche à établir une sorte de dialogue pacifique avec l’environnement.

Elle a une conscience aiguë de la beauté de toute chose, mais n’est pas naïve pour autant, et prend également en compte l’horreur des situations. Elle adopte une attitude basée sur la reconnaissance et la culture du bien où qu’il se trouve, tout en ayant conscience de ce que cela implique, d’où une attitude de compromis, qui se refuse à renoncer au bien en détruisant le mal.

C’est pour cette raison que Nausicaä se battra systématiquement pour sauver tout ce qui peut être sauvé, et fera tout pour empêcher le réveil de forces qui détruisent aveuglément, comme c’est le cas avec le mystérieux dieu-guerrier.

Mais au fait, que sait-on de ce fil conducteur?


 

Du « personnage » lui-même, on ne saura pas grand chose. Apparemment plus organique qu’un robot, mais n’obéissant pas aux lois de la nature, vraisemblablement hérité de la technologie d’une époque proche de la nôtre, il cause beaucoup de dégâts sans effort apparent.

Contrairement aux Omu, qui agissent dans une optique de légitime défense, il est agressif sur commande, et ne possède pas la moindre ébauche de conscience. En outre, il semble quasiment impossible à arrêter, ce qui provoque à la fois rejet et fascination chez l’homme.

On peut le voir comme un exemple extrême de dérive technologique, ou encore comme un condensé de la violence traversant les époques.

Quoiqu’il en soit, il me paraît clair qu’il représente le véritable ennemi à abattre, car il n’y a rien le concernant qui puisse être sauvé: ce n’est que le fruit de la soif de pouvoir de notre civilisation, autrement dit, pas ce que l’homme a créé de mieux…

Alors même qu’il joue un rôle majeur dans l’engrenage infernal de la guerre qui se met en place (il est plus dangereux qu’un Omu, et pourtant très convoité…), sa puissance, paradoxalement, ne semble pas terroriser grand monde. Tout au plus l’idée de son existence soulève-t-elle quelques préoccupations.

L’homme serait-il donc naïf au point de penser que la nature est contre lui, mais que la technologie, par contre, est forcément de son côté?

Nausicaä de la Vallée du Vent (Miyazaki)

La nature, c’est chouette. Tu veux être mon ami? ♥ (c)  www.bounthavy.com

Ce que la nature peut nous apprendre sur nous-mêmes

Finalement, le point culminant du scénario réside dans la bataille finale opposant le camp Kushana, qui s’apprête à réveiller la colère du dieu-guerrier, au camp Nausicaä, qui tente d’empêcher ce qu’il estime être un attentat suicide à grande échelle.

Ironiquement, quand bien même tout l’enjeu est de savoir si oui ou non, homme et nature pourront encore cohabiter, cette dernière ne joue plus qu’un rôle secondaire dans l’action, tout au plus le bébé Omu blessé par les sbires de Kushana puis ramené à ses semblables par notre héroïne sert-il de catalyseur au désir de justice de cette dernière.

C’est pourquoi, on peut voir la nature dans Nausicaä… comme un miroir de l’homme, un personnage-ombre qui n’existe que pour témoigner de sa violence et l’amener à se repentir.


 

Car, jamais la nature ne fait preuve de malveillance. La fukai est la conséquence directe de la pollution, les plantes perdent leur toxicité lorsqu’elles sont nourries d’eau et de terre pures, les animaux sauvages sont pacifiques lorsque nous le sommes nous-mêmes (cf. la scène d’exposition de Teto, le renard-écureuil sauvage qui deviendra le compagnon inséparable de Nausicaä), et lorsque les Omu finissent par montrer aux hommes qu’ils possèdent une certaine capacité de réflexion, c’est dans une optique de réconciliation.

Tout ce que fait la nature est logique et dépend en grande partie de la façon dont on la traite. Si, à la fin de l’histoire, un retour à la paix est possible, c’est parce que Nausicaä, qui se fait porte-parole d’un peuple fidèle à ses dirigeants et dépendant d’énergies renouvelables, a su établir un contact avec les Omu, tandis que le camp de Kushana a perdu lamentablement le contrôle de sa propre technologie, pourtant censée être quasi-indestructible…

Le message est clair: les ennemis, nous les créons nous-mêmes, parce qu’ils ils incarnent l’Autre, l’inconnu, le danger, et qu’à ce titre, ils constituent le réceptacle privilégié de nos peurs. La vraie victoire ne serait-elle pas justement de réaliser qu’il n’y a pas d’ennemis irréconciliables?