Quand j’étais petite, ma façon de regarder un film était peu conventionnelle, dirons-nous. Déjà, pour commencer, je n’aimais pas changer. Quand j’avais validé un film, je regardais le même en boucle tous les jours pendant des semaines et des semaines jusqu’à n’en simplement plus avoir envie. Mes parents peuvent en témoigner: je pense les avoir amplement gavés avec mes dizaines de milliers de revisionnage compulsif des Aristochats et des 101 Dalmatiens et des Malheurs de Sophie (je ne regardais pratiquement que des dessins animés).

En plus de ça, j’étais incapable de rester en place. Si au début d’un visionnage, j’étais convenablement assise sur le canapé, il était plus que probable de me retrouver 1h30 plus tard par terre, en train de faire des étirements (j’exagère à peine).

Force est de constater qu’à 20 ans passés, pas grand chose n’a changé. J’ai une DVDtèque (comment ça s’écrit ce truc?), mais son contenu tient sur une petite étagère, parce que de toute façon, soit je vais sur Youtube, soit je repasse en boucle les mêmes DVD.  Ça m’arrive aussi de regarder une série à la télé ou un film au cinéma, mais ça reste assez exceptionnel: tout simplement parce que j’ai passé l’âge de me rouler par terre devant un écran, et que je n’ai pas suffisamment de patience pour rester plus d’une heure immobile ET pleinement attentive.

Une problématique, un défi

J’ai besoin d’être sur stimulée en permanence, si bien que je passe le plus clair de mon temps à cumuler 2 activités à la fois: généralement, musique ou réflexion + autre chose, du style lecture ou dessin. (Mais je ne crois pas être la seule à me livrer à ce vice.)
Ça m’énerve d’être comme ça, parce qu’à trop m’éparpiller, j’en deviens incapable d’apprécier l’art. Et si je ne peux pas vivre en esthète, je ne vois pas comment vivre tout court. (Désolée, j’essaierai de limiter ce genre d’envolée lyrique dans la suite de l’article)

C’est dans cette optique que je me suis lancée le défi, il y a maintenant quelques semaines, de regarder tous les grands dessins animés Ghibli, et Dieu sait qu’il y en a. Si, pour certaines personnes, ça peut s’apparenter à un jeu d’enfant, dans mon cas, il me faut réellement des trésors de patience pour… ne pas m’ennuyer, tout simplement.

Expériences esthétiques et méditation: même combat ?

Regarder un film, méditer: même combat?

Xylographie tibétaine représentant les 9 étapes pour accéder au calme intérieur. L’éléphant est ici la représentation symbolique de l’esprit qu’il faut domestiquer.

Ce n’est pas que je n’aime pas les productions Ghibli, bien au contraire, je devine (à défaut de ressentir) tout le travail et tout le savoir-faire qui ont été mis en œuvre par-derrière.

Le problème, c’est que regarder un film est une activité de pure contemplation artistique, qui en exclut tout autre. Autant on peut lire en musique et écouter un concert en vaquant à ses occupations, autant le cinéma est un art qui réclame toute notre attention. Pas le choix, donc, je dois laisser le spectacle son et lumière imprégner ma conscience en profondeur.

Et est-ce vraiment quelque chose d’évident, de naturel ?? En tout cas, pas pour moi, qui vis avec une conscience quasiment hermétique à l’extérieur et constamment envahie par son propre flux de pensée. C’est comme un canapé qui serait recouvert de mes cahiers et de mes chaussettes sales: si je veux laisser quelqu’un s’y assoir, je dois, au préalable, faire un tri important. (Encore qu’il ne doit pas y avoir grand-monde qui désirerait s’assoir là où j’ai laissé traîné des chaussettes sales, mais je m’égare.)

Pourtant, du fait de la malléabilité du cerveau humain, il n’y a jamais de fatalité en matière de développement personnel, et ma capacité à ouvrir mon esprit aux belles choses est quelque chose que j’ai absolument envie de travailler. (Si je ne fais rien pour contrer mon naturel, d’ici quelques décennies, je serai une vieille conne frigide enfermée dans ses propres certitudes absurdes.)

En ce sens, je considère que l’art côté spectateur est une forme de méditation. J’enfonce peut-être des portes ouvertes, mais ces deux pratiques font appel aux mêmes compétences, qui peuvent se résumer ainsi: savoir installer une « cible » dans son esprit de manière à prendre les rênes de celui-ci.

La minute carnet de bord

Ce matin, j’ai terminé Mes voisins les Yamada (dessin animé du studio Ghibli commencé hier) après avoir fait 10 minutes de méditation (une façon pompeuse de dire que j’ai compté mes respirations abdominales) et 15 minutes de sport (une façon pompeuse de dire que j’ai fait des étirements et du gainage. Me jugez pas, j’ai jamais réussi à faire de simples pompes. Bon, ok, si, jugez-moi).

Il restait à peu près 30 minutes de visionnage, j’en ai plutôt bien profité. Ouais, je crois bien. Mieux qu’hier, en tout cas. Au moins, je n’ai pas fait mentalement des plannings et des listes de course. Bon, sur la fin j’étais en train de loucher sur mon écran en attendant le générique. Mais au moins, je suis « rentrée », même pour un temps relativement court, dans les délires esthétiques d’Isao Takahata. Certes, de là à dire que j’ai « pensé en artiste »… non, peut-être pas. Mais j’ose espérer que je suis en bonne voie pour y arriver.