Un film impossible à résumer ?

Si tu tends l’oreille se présente immédiatement après lecture du synopsis comme légèrement atypique pour une production Ghibli. Jugez plutôt:

Shizuku, une lectrice assidue, découvre que les livres qu’elle emprunte à la bibliothèque de son école ont tous été préalablement lus par une même personne, un certain Amasawa. Alors qu’elle s’interroge sur la personnalité et l’identité de ce lecteur aux goûts apparemment proches des siens, ses longues marches dans la ville l’amène à faire connaissance avec le vieux Nishi et sa boutique d’antiquités. De là naîtra progressivement un certain nombre d’interrogations au sujet de sa future vie d’adulte, et un lien fort avec son mystérieux « lecteur de cœur ».

Il est difficile de résumer ce film à la fois brièvement et de manière cohérente tant il forme un tout, et ce synopsis de ma composition passe sous silence tout le véritable enjeu du film, qui est moins de savoir si Shizuku réussira à mettre un visage sur Amasawa que de savoir si elle saura retrouver son chemin dans le dédale des études universitaires (et par extension, de mener une vie professionnelle satisfaisante).
On pourrait presque dire que le film dans son ensemble est une unique scène de près de 2 heures, ponctuée d’interludes bien maîtrisées qui créent une agréable atmosphère tout en mettant en valeur les moments importants, souvent riches de sens et/ou d’émotion.

Du coup, pour ne pas trahir le film, il faudrait en laisser de côté les 3/4, qui font plus office d’introduction que de « fin » en soi, si je puis dire, et ne parler que du dernier quart (donc spoiler…), là où on comprend enfin pourquoi il a fallu s’attacher aux petits détails qui composent le quotidien de notre héroïne ordinaire.

C’est réellement à ce moment-là, lorsque l’héroïne se lance à corps perdu dans l’introspection et la prise en main de son destin que l’on comprend que nous n’avons pas affaire à un dessin animé pour enfants, mais bien à un film qui fait appel à la maturité d’un spectateur qui a été ou est confronté à des problématiques semblables à celles de l’héroïne.

Ne contemplez pas votre vie en spectateur

Si le livre, motif récurrent autour duquel le scénario gravite, semble s’effacer brièvement à mi-chemin au profit des histoires de cœur croisées de Shizuku et de son amie Yuko, c’est en réalité pour mieux entrer dans la seconde partie du film: de simple lectrice dilettante et improductive, la jeune Shizuku, à l’aube de l’entrée au lycée, se métamorphose progressivement en écrivain, en « artisan des mots », pourrait-on dire, puisque le réalisateur se plaît à entretenir le parallèle entre artisanat et écriture.

Et c’est là, arrivé dans la dernière ligne droite du film, que l’on se réjouit pleinement que le réalisateur aie autant pris son temps pour créer une atmosphère et des personnages soignés: il est évident que, sous la direction d’une personne moins compétente ou moins attentive aux détails, le final n’aurait été rien d’autre que la conclusion insipide à une énième histoire d’amour.

Si, dans la première moitié du film, on pourrait croire, en voyant Shizuku arpenter longuement les rues de sa ville de la même manière qu’elle arpente les bibliothèques, que nous regardons un film sur quelque chose comme « l’insatisfaction perpétuelle du lecteur acharné », Si tu tends l’oreille est pourtant à mon sens moins un film sur l’amour de la lecture qu’une fable sur la nécessité de savoir lâcher ses livres afin de se construire IRL une vie aussi satisfaisante et riche de sens que les lectures que nous aimons.

Pour Shizuku, ce processus emprunte un chemin un peu particulier, puis qu’après avoir déprimé pendant un temps sur la vacuité de sa boulimie de lecture, elle finit par réaliser qu’elle ne veut pas renoncer à cheminer dans le monde des histoires, comme la raison le voudrait, et qu’elle doit devenir écrivain pour trouver un sens à son existence.

Dès lors que ce projet se trouve clarifié, chaque personnage de son entourage, auparavant simple figurant dans ses promenades, se met à occuper un rôle dans sa vie.

Chacun l’aidera à sa façon à faire mûrir son projet de vie, que ce soit en incarnant la voix de la raison (le plus représentatif à ce sujet est sans doute son père, qui lui rappelle avec fermeté mais compréhension que suivre notre propre chemin implique que nous soyons seuls au final à pouvoir nous sortir des problèmes), soit celle de la passion du dur labeur.

 

Outre le scénario bien construit, on peut relever l’incroyable beauté des décors. Certes, de manière générale, les décors des productions Ghibli sont toujours magnifiques, mais ceux de Si tu tends l’oreille représentent à mon sens une sorte d’apothéose en la matière.
Très colorés et très réalistes, avec parfois un léger voile d’irréalité, ils nous transportent dans une ville japonaise labyrinthique et écrasée de soleil où l’aventure et le mystère ne sont jamais bien loin.

Ils sont indissociables de la bande son, tantôt solennelle et orchestrale, tantôt plus décontractée, avec des sons synthétiques utilisés à bon escient qui éveillent l’imagination. Et toujours, le « kri-kri-kriii » des cigales, apparemment indissociable d’une production estivale Ghibli…