Attention: cet article peut contenir de légers spoilers

S’il y a bien un jeu dont je me devais de parler, c’est Life is Strange, un ovni vidéo-ludique en 5 épisodes qui avait beaucoup fait parler de lui à l’époque de sa sortie. Bon, déjà, pour commencer, si vous ne parlez pas anglais, n’ayez pas peur: le jeu est bien disponible en traduction française, même si moi, quand j’ai pris mes captures d’écran, je l’avais mis en VO. (Enfin, VO… les seuls doublages ont été enregistrés en anglais, mais le jeu sort d’une boîte française.)

D’ailleurs, pour avoir testé les 2 versions, je ne saurez que trop vous recommander d’y jouer en anglais. La traduction française (à moins qu’il ne s’agisse de la VO ?), pour moi, est trop rigide, et ne rend pas bien compte du parler « geek » et relâché de l’héroïne.

Un jeu hyper travaillé et assez immersif

D’ailleurs, l’héroïne, parlons-en. Dans Life is Strange, vous incarnez Max Caulfield, une lycéenne sans histoires revenue à Arcadia Bay, sa petite ville natale de l’ouest des Etats-Unis, pour y suivre des cours de photographie dispensés par son idole – ça tombe bien, le photographe Mark Jefferson. Seulement, peu de temps après la rentrée, elle se découvre un don pour remonter le temps,  sauve sa meilleure d’enfance, Chloe Price, et commence à avoir des visions d’une tornade détruisant Arcadia Bay. Et là, pour le coup, sa Life devient réellement Strange…

Les joueurs les plus hardcore seront probablement rebutés par l’aspect extrêmement bavard du jeu, et son côté high school drama soutenu à coup de personnages secondaires gentiment clichés qui, sans jamais vraiment verser dans le pathos, lui confère, il faut l’avouer, un côté un peu naïf (pour ne pas dire immature). Cependant, ce serait, me semble-t-il, passer à côté de l’essentiel. Certes, Life is Strange a un goût prononcé pour les couleurs pastelles, mais on se rend compte rapidement que le jeu est beaucoup moins innocent qu’il n’y paraît.

Chloe Price, l’amie rebelle désœuvrée qui se teint les cheveux en bleu et fume toutes sortes de substances illicites (et qui est censée être une punk mais vu qu’elle écoute du Angus & Julia Stone, j’ai comme un doute), constitue un docteur Watson au féminin qui apporte un contrepoint efficace et jubilatoire à sa vieille amie la Sherlock jamais vraiment sûr d’elle. Ce tandem qui sera amené à enquêter sur la disparition de Rachel Amber, ancienne élève du lycée de Max et amie proche de Chloe, fonctionne bien, les jeux de mots piquants (malheureusement pas forcément bien rendus en français) et les vieilles rancœurs viennent apporter de la saveur aux dialogues.

Parfois même, la divergence de personnalité des 2 jeunes filles est à l’origine d’un choix que doit faire le joueur: sortir de sa réserve pour prendre parti pour Chloe même en sachant qu’elle a tort ? Accepter de la suivre dans un projet potentiellement dangereux ? (Cela dit, le scénario ne se modifiera jamais en profondeur, seules quelques références aux choix passés pourront éventuellement surgir au détour d’un couloir ou d’une page de journal.)

Et si Max pourrait paraître fade à côté de la truculente Chloe, un nombre assez important de détails interactifs (à commencer par son journal intime, qui se complète au fur et à mesure que vous avancez dans le jeu) viennent lui donner du relief et renforcer le sentiment d’immersion: photos à prendre, personnages avec qui discuter écologie ou sciences, SMS à consulter…

Ah oui, et la musique, aussi. Ecoutez-moi ça:

Et puis ça aussi:

Évidemment, ça reste une question de goût, mais en ce qui me concerne, je suis dingue de la soundtrack de ce jeu. C’est très nostalgique, très coucher de soleil sur les baleines échouées. C’est pas forcément le genre qu’on écoute en boucle, mais, clairement, elle sert bien l’histoire.

Vers la fin des temps

Jusqu’à présent, j’ai surtout parlé de l’aspect un peu gentillet de Life is Strange, mais si on gratte un peu le vernis, on trouve des problématiques qui s’adressent à des personnes ayant au grand minimum l’âge des protagonistes: la dépendance aux drogues, la perte d’êtres chers, le viol, l’euthanasie, et j’en passe.

Plus on avance dans l’histoire, plus Max, confrontée à ces problèmes, prend conscience de l’impact que ses choix et l’utilisation de son pouvoir a sur son entourage, en conséquence de quoi elle se met à douter de plus en plus du bien-fondé de ses actes. Ainsi, il y a dans Life is Strange une espèce de tension croissante qui se nourrit des sentiments d’impuissance et de culpabilité de son héroïne, prend de l’importance chapitre après chapitre, et finit par exploser dans l’épisode 5, épisode qui a d’ailleurs pas mal divisé les fans, tant il est sombre et bizarrement psychédélique par rapport aux précédents.

Il faut dire aussi que la morale qui nous est proposée dans les dernières minutes est assez douteuse. Tout dépend du final que vous choisissez, mais en gros, pour Max, il s’agira de comprendre que le voyage dans le temps est un pouvoir bien trop lourd à maîtriser, et que le seul moyen de réparer les dégâts, c’est de refuser d’utiliser son pouvoir avant même de l’avoir essayé. Je n’ose imaginer à quoi aurait ressemblé la série Heroes si elle avait été écrite par les gars de chez Dontnod.

Ceci dit, il me semble que bien qu’il aboutisse sur une fin assez frustrante, l’épisode 5 apporte une conclusion à la fois originale et cohérente au jeu. Celui-ci serait sans doute passé à côté de ses propres enjeux s’il avait omis d’inclure un paroxysme émotionnel dans le parcours de Max. De ce côté-là, on est généreusement servi, et les peurs de Max, en particulier celle d’avoir déréglé le temps, trouvent à s’exprimer dans des visions cauchemardesques basées sur des paradoxes oppressants. Il y a en particulier une scène dans la fameuse salle de classe du début que je trouve merveilleusement glaçante.

 

En vrac: des questions sans réponses

  • Comment fonctionne la capacité de téléportation dans les photos, exactement ? On sait que Max doit faire une « mise au point » sur l’image pour s’y projeter, mais comment fait-elle ensuite pour retourner dans son présent ?
  • Que signifient les inscriptions hole to another universe (« trou vers un autre univers ») qu’on retrouve à plusieurs reprises sur les murs ? Est-ce que ça veut dire, comme un fan l’a suggéré, que plutôt que des voyages dans le temps, on fait des voyages dans des univers parallèles ?
  • Quelle est la nature exacte du lien entre Jefferson, Rachel et Nathan ? Il est à peu près certain que ces trois-là ont eu des relations assez ambigües, mais vu que le seul en mesure d’en parler au moment des révélations est Jefferson, on ne peut être sûr de rien.
  • Jefferson est-il fou ? Ceux qui ont terminé le jeu savent à quoi je fais allusion. Ce n’est pas forcément la question la plus importante, mais j’avoue que connaître le degré exact de conscience de ses actes m’intéresserait pas mal.
  • Pourquoi le nom de Rachel revient-il souvent dans les graffitis obscènes du lycée ? Est-ce que ça a quelque chose à voir avec Victoria ? (Dans « son » couloir de l’épisode 5, il y a à la fois des graffitis qui la concernent, et d’autres qui concernent Rachel… Est-ce une coïncidence ?)
  • Visiblement, Chloe ne va plus au lycée, alors qu’est-ce qu’elle fait de ses journées ? Comment envisage-t-elle le futur ? (Quoique, visiblement, elle a l’air de s’en foutre, comme si elle vivait dans un présent perpétuel… assez ironique quand on sait que Max passe son temps à penser au passé ou au futur)
  • Et, plus important pour la compréhension de l’histoire, pourquoi Max n’a-t-elle jamais essayé de contacter Chloe pendant tout le temps où elle a vécu à Seattle ? Je veux dire, on est juste censé accepter les excuses qu’elle fait à Chloe, et puis c’est tout ? Moi, à la place de Chloe, je me serais quand même interrogée sur la supposée « solidité » de notre longue amitié… J’ai trouvé sur les forums de Steam une théorie comme quoi Max et Rachel seraient en réalité une seule et même personne. Je n’adhère pas à cette idée en l’état, mais par contre, j’aime assez l’idée que les 2 soient d’une certaine manière « connectées », à travers Chloe, par exemple… Aussi nébuleuse cette théorie soit-elle, elle aurait au moins le mérite d’expliquer le long silence de Max, et la disparition de Rachel peu avant son arrivée: elles joueraient le même rôle, et ne pourraient donc pas se trouver en même temps au même endroit. Un peu comme les 2 côtés d’une même pièce.

 

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