Alerte gros spoilers ! Si le sujet vous intéresse, assurez-vous d’avoir préalablement lu le livre jusqu’au bout.

"Ce que j'ai vu et pourquoi j'ai menti", de Judy Blundell« Ce que j’ai vu et pourquoi j’ai menti »: la psychologie des personnages

Une histoire telle que celle de Ce que j’ai vu et pourquoi j’ai menti pourrait, avec un peu de travail d’adaptation, se passer en 2016 plutôt qu’en 1947. Après tout, on parle de thématiques intemporelles: secrets de famille, désir d’aimer, crise d’adolescence… Mais ce serait faire abstraction de tout ce qui fait le charme de l’histoire: ici, l’Amérique, et plus particulièrement la Floride, des années 40, est un décor parfait, faussement heureux et moins opulent qu’il en a l’air, pour des tragédies sur fond de racisme, de machisme, et de sensualité trouble. Car entre les magazines à destination des « femmes bien comme il faut », les films avec Humphrey Bogart et les bonbons Life Savers se tisse un filet de mensonges voué à ne jamais être pleinement dénoué.

Tout se joue en l’espace de vacances imprévues dans un hôtel, où la jeune Evelyn Spooner, dite Evie, adolescente bientôt adulte, va découvrir à ses dépends les rumeurs et les suspicions qui entourent sa mère, la magnifique Beverly, et son beau-père Joe Spooner, l’ex-soldat devenu entrepreneur prospère. En guise d’éléments perturbateurs, 3 autres personnages, qui ne sont pas non plus exempts de secrets: le mari Grayson, qui aimerait vraiment BEAUCOUP monter une affaire avec Joe, l’épouse Grayson, qui a de l’instinct maternel à revendre (et du fric à dépenser), et surtout, le beau et mystérieux Peter Coleridge dont notre héroïne va tomber follement amoureuse… pour le meilleur et pour le pire.
Après la mort de Peter, survenue au cours de circonstances douteuses pendant leur séjour, les parents d’Evie se retrouvent propulsés au tribunal, sous les regards accusateurs de la foule. Bientôt appelée à témoigner, Evie doit décider de ce qu’elle dira, et en faveur de qui, alors que le doute l’envahit un peu plus chaque jour… Qui faut-il croire ? Qui a menti ? Qui protège qui ? Y-a-t-il seulement un innocent, dans toute cette histoire ?

Afin d’essayer de mieux comprendre, faisons comme Evie, et analysons la situation, en essayant de mieux comprendre les 3 personnages victimes de la tourmente.

Les Grayson: des amis trop parfaits ?

Ils ont « la tête de l’emploi »

Arlene et Tom Grayson forment un couple glamour et assez réservé qui, malgré son relatif effacement derrière les autres protagonistes, est essentiel à la progression de l’intrigue. D’eux, on ne saura finalement jamais grand chose, si ce n’est qu’ils sont juifs, qu’ils possèdent un hôtel à New York et qu’Arlene a un goût pour les belles choses. Leur apparence, elle, fait l’objet de descriptions à plusieurs reprises. D’ailleurs, avant de connaître leurs noms, Evie les nomme les « Matuvus »…

On les sait grands, elle avec une apparence qui « en jette » (même si les diamants de madame sont « sans doute des faux »), lui avec une allure un peu austère de professeur. De leur apparition, tout ce qu’Evie remarque est l’allure de la dame, lui n’est qu’une « main posée au creux du dos de la femme ». On apprend plus tard qu’ils possèdent une « Cadillac flamabant neuve », ce qui fait écho au trait d’humour de Beverly au sujet du fait que l’allée menant à l’hôtel est adaptée pour une Cadillac, mais qu’eux, les Spooner, n’ont malheureusement qu’une Ford. Les Grayson représentent alors au début une « petite touche de glamour » bienvenue qui appartient au décor et détend un peu l’atmosphère à un moment où l’ambiance entre les 3 Spooner est électrique. Déjà, à leur insu, les Grayson font office de médiateurs pour une famille recomposée tant bien que mal.

Une amitié profitable à tous ?

Leur présence, même finalement assez ténue, permettra d’ailleurs aux Spooner de trouver un remède, même superficiel et voué à disparaître avec le retour au quotidien, à leurs frustrations : Arlene est une amie pour Bev, une mère « moins coincée » (« Maman avait toujours mis le holà à mes velléités de devenir plus féminine. J’avais tout le temps devant moi, disait-elle. Mrs Grayson, elle, semblait penser le contraire ») pour Evie, et Tom, en amenant un projet d’entreprise en commun sur le tapis, permet à Joe de se projeter dans un avenir (encore plus) prospère, loin des réticences de sa femme. Aux yeux de la famille d’Evie, ils incarnent ces amitiés de vacances qui permettent d’oublier les tracas du quotidien, et qu’on ne reverra jamais plus par la suite.

Pourtant, les Grayson, eux, attendent plus qu’une amitié sans conséquences. Le peu sociable monsieur Grayson semble assez peu intéressé par les mondanités, il est clair que son rapprochement avec Joe et la vitesse avec laquelle il en vient à proposer un partenariat sont directement liés à son désir de se cacher derrière un nom de « goy » (non-juif) pour pouvoir faire des affaires dans un milieu visiblement assez antisémite…

Une épouse mystérieuse

L’attitude d’Arlene, elle, est plus ambiguë. La dispute avec son mari surprise par Evie nous indique qu’elle n’approuve pas le lien commercial naissant entre Tom et Joe, pour elle, il ne s’agit visiblement que d’une bombe à retardement. La suite de l’histoire lui donnera d’ailleurs raison… En revanche, Arlene s’empresse de faire amie-amie avec Bev et de rhabiller Evie, qu’elle estime être trop infantilisée par sa mère, avec des robes sans doute assez onéreuses. Qu’attend-elle de ce trio fragile ? L’affection de madame Grayson semble perdurer jusqu’à la fin pour Evie, qui la considère comme un modèle et une personne honnête bien qu’elle l’ait soupçonnée un temps d’avoir essayé d’acheter son silence, mais il n’en va pas de même avec Beverly, qui a montré sans ambiguïté son dégoût pour la robe de soirée offerte à sa fille, occasionnant la rupture d’une amitié qui ne sera jamais réparée.

A ce sujet, il est d’ailleurs surprenant de voir à quel point Arlene semble s’impliquer dans l’évolution d’Evie. Pourquoi toute cette colère au sujet d’une robe ? Pourquoi, lorsque Evie lui a expliqué être débrouillarde et mature, s’est-elle soudainement assombrie ? Se pourrait-il que, se sentant socialement coincée, elle se soit fixée pour but dans la vie de libérer Evie de l’emprise somme toute potentiellement malsaine qu’a sa mère sur elle ? Les Grayson étant, je l’ai déjà évoqué, des personnages extrêmement discrets, les hypothèses à leur sujet sont limitées.

Cependant, à la fin de l’histoire, après que tous les personnages aient vu leurs zones d’ombre exposées, Arlene se trouve être sans doute le personnage se révélant le plus innocent, et un des rares qui trouvent grâce aux yeux d’Evie (à la fin, son premier acte vraiment adulte consiste à lui rendre visite). Peut-être celle-ci trouve-t-elle en Arlene, une femme, à l’en croire, pas forcément très jolie mais pleine de charisme, une projection de l’adulte qu’elle voudrait devenir.

Des personnages avisés ?

D’un point de vue scénaristique, le renvoi des Grayson de l’hôtel marque un tournant, car c’est la première fois dans le livre que les tensions qui sous-tendent les liens sociaux ont des conséquences sur le plan matériel. Cela permet aussi à Arlene, qui paraît étonnement étrangère à ce qui se passe autour d’elle, de formuler cette sentence funeste : « Il est temps pour tout le monde de rentrer chez soi, c’est tout ce qu’il nous reste à faire. » Cette phrase, qui clôt le chapitre 21, donc à peu près en milieu de parcours, montre qu’elle est plus ou moins consciente des enjeux. Car, en effet, si tout le monde avait décidé d’en rester là, Peter serait resté en vie, le procès n’aurait pas eu lieu, et Evie n’aurait pas été confrontée à la nécessité de prendre partie, et donc de faire le point sur les événements, au risque d’y laisser son innocence…

Joe Spooner: père de famille affectueux ou meurtrier sans scrupules ?

Venons-en maintenant aux Spooner, en commençant par le beau-père, peut-être le personnage le plus facile à décrypter, même si le degré exacte de sa responsabilité dans la mort de Peter reste inconnu.

"Ce que j'ai vu et pourquoi j'ai menti" Judy Blundell (Jude Watson)

Un père de famille bien de son temps (si on veut faire dans le cynisme)

L’une des premières choses que l’on apprend sur lui est qu’« il avait insisté pour que nous nous installions avec sa mère » tandis que lui était envoyé à la guerre. Il est ensuite à nouveau question de lui lorsqu’Evie rapporte  un discours qu’il a tenu au retour de la guerre: « les pauvres gens là-bas étaient trop contents de vendre ce qu’ils avaient. On leur rendait service ». Ensuite, sa belle-fille exprime son désarroi face à la difficulté de le comprendre: « Il suffisait qu’il s’absente un peu longtemps, que je le voie sous un autre angle ou que je l’aperçoive dans la rue, et j’avais l’impression que c’était un autre homme ».

A ce stade-là, Joe n’a pas encore fait son apparition, c’est Evie qui nous en esquisse un portrait. Et, bien qu’elle dise l’aimer comme un père, force est de constater que la première impression n’est pas bonne… En bon chef de famille des années 40, c’est lui qui décide où sa femme et sa belle-fille vont vivre. En bon américain des années 40, il se pose en sauveur du monde, adoptant un ton paternaliste pour évoquer les autres nations. Pour autant, il garde une aura de mystère aux yeux d’Evie, un mystère largement entretenu par le silence familial entendu qui entoure son récent passé de soldat, considéré avec déférence par ses proches bien qu’ils n’en sachent pas grand-chose (et d’ailleurs, on apprendra par la bouche de Peter que cette déférence n’avait pas tant lieu d’être que ça…).

Le contraste stylistique qui entoure sa première apparition physique est encore moins flatteur pour lui : à à l’énumération de ce que Beverly fait en sa qualité d’épouse modèle succède immédiatement son premier mot, un « saloperie ! » qui laisse entrevoir une personnalité irritable, avec un langage cru.

Deux hommes en un ?

Pour autant, on devine que ce n’est pas non plus un salopard fini (et puis, si besoin est, le contexte historique peut toujours expliquer son comportement). Ce que nous voyons: actes, paroles,  situations concrètes (il rentre tard, se montre grossier, impose la cohabitation de son épouvantable mère…) n’abonde pas dans son sens, mais à en croire Evie (attendez-vous à ce que je dise ça souvent), c’est un homme bien qui a fait de bonnes choses (se montrer cordial avec les voisins, donner du chocolat aux enfants dans la rue…).

L’expression clé, ici, est « Ça ne lui ressemblait pas. D’habitude… » qui laisse entendre que, pour notre héroïne, le comportement désagréable (pour rester poli) de son beau-père est dû à des circonstances non moins désagréables. Faut-il la croire ? Il serait tentant de faire un parallèle avec la fin du livre, où Joe, à son interrogatoire au tribunal, renvoie une mauvaise impression à ceux qui sont présents, en partie à cause de son caractère pragmatique qui le fait paraître anormalement insensible. Serions-nous déjà en train de le juger avant même qu’il ait pu se défendre ?

Bon, ok, il se montre verbalement agressif avec sa femme (« la ferme, Bev ! »), dont il semble moins proche que de sa mère, l’exécrable Gladys, avec qui il forme un duo assez fermé, et qui, en plus d’avoir un caractère de merde, déteste Bev. Une vraie de famille de rêve. Heureusement qu’Evie est là pour sauver les apparences.

Est-il pour autant un « mauvais » mari ? On n’a que peu de détails sur la vie quotidienne des Spooner, mais on sait au moins qu’il sait être attentionné, qu’il ne rechigne pas à couvrir sa famille de cadeaux quand il en a les moyens, et qu’il se montre désireux de partager avec elle ses phases d’enthousiasme alternant avec les phases de morosité (Joe souffrirait-il d’un genre de trouble bipolaire ?). Assurément, il tire une certaine fierté d’avoir « réussi à séduire Beverly Plunkett, la plus jolie fille de Queens », comme il s’en est vanté auprès d’un photographe, et le plaisir qu’il a à offrir des sodas à sa femme et à sa belle-fille est peut-être davantage celui de se comporter en bon père de famille que de leur faire plaisir à elles… faut-il donc en conclure qu’il est fier de sa famille plus qu’il ne l’aime ?

Un père assez étrange, mais occasionnellement aimant et intuitif

Un soir, après une dispute avec Bev, il se précipite chez sa belle-fille dans un état second, et lui assure qu’il aime Bev et qu’il est en train de la perdre. Il est alors vulnérable, il pleure, et se souvient avoir rêvé d’être avec elle pendant la guerre. C’est la première fois que l’on a réellement l’impression de pouvoir toucher du doigt l’humanité de Joe, lui qui ne faisait alors qu’osciller entre l’excitation des grands projets et la mélancolie pouvant se transformer en colère. Joe, d’une certaine façon, a une réelle affection pour sa famille, même si en société, la satisfaction d’avoir l’air bien marié et riche semble prendre le dessus.

Bien qu’apparemment enfermé dans son univers de projets et de rancœurs, il sait parfois se montrer étrangement perspicace, et détecte rapidement le début de relation se nouant entre Peter et Evie. Serait-il, parce qu’il n’est que le beau-père, le seul capable de voir Evie telle qu’elle est, sans la contempler à travers le prisme de la fraternité, comme c’est plus ou moins le cas avec Peter, ou de la maternité, pour ce qui est d’Arlene et de Beverly ? Certes, il lui refuse le port de la magnifique robe « Clair de Lune » dont elle est si fière, mais il n’y a pas d’ambiguïté là-dessus, il s’agit en premier lieu de l’empêcher de tomber dans les bras de Peter, qu’il déteste (pour des raisons qui restent assez obscures)…

Un meurtrier du dimanche ?

Concernant crime dont on l’accuse, à savoir le supposé meurtre de Peter en pleine mer, le mystère demeure. Son insistance à vouloir partir en bateau avec Peter est suspecte, et il avait plus de mobiles qu’il n’en faut: double liaison avec sa femme et sa belle-fille, plus le chantage qu’il a pu croire avoir détecté dans l’une des dernières paroles connues de l’ancien soldat. Sans compter que ses crises de colère effrayaient son entourage, et qu’il a déjà donné un coup de poing auparavant à l’intéressé.

Une chose est sûre: Joe Spooner, que ce soit par intérêt social ou par amour désintéressé, est attaché à sa famille, et le manque de contrôle sur ses émotions (rappelons qu’il a quand même débarqué à 4h du matin en pleurs dans la chambre d’Evie…) me semble être un frein à la théorie du meurtre prémédité. Joe me donne plutôt l’impression de prendre les décisions sur des coups de tête (cf. le départ précipité pour la Floride, le partenariat conclu un peu prématurément avec Tom…)
Quant à savoir s’il a profité de l’occasion qui lui était donnée pour régler ses comptes avec l’amant des jeunes femmes de sa famille et son maître chanteur supposé, il n’y a aucun moyen de le savoir. Pour Evie, le doute subsistera toujours sur son innocence.

Beverly Spooner: mère poule ou manipulatrice frustrée ?

Une femme malmenée par la vie

Beverly, le plus souvent appelée Bev, a tout de la pin-up hollywoodienne (quand bien même elle vit sur la côte est et sa vie n’a rien d’un conte de fées): blonde, bronzée, maquillée avec du rouge à lèvres à la couleur très intense, parfumée au « My Sin » (l’ironie est un poil trop évidente, peut-être…), profondément sensuelle (elle est souvent représentée associée à un bijou, un cosmétique, un vêtement…), et pourtant, rôle de mère oblige, si raisonnable et si inquiète… Enceinte et mariée trop tôt à un homme qui l’a rapidement quittée, elle refuse que sa fille, son « bébé », commette les mêmes erreurs qu’elle, et lui interdit notamment de porter du rouge à lèvres avant ses 18 ans.

Ayant perdu ses parents tôt, elle a dû commencer à travailler à 14 ans, et c’est sans doute là l’origine de son caractère affirmé, lequel ne trouve à s’affirmer qu’en de rares occasions… Car bien qu’ayant prouvé qu’elle était capable d’indépendance, Beverly est traitée comme une enfant par son mari et comme une esclave par sa belle-mère. Enfermée dans la vie de mère de famille, désormais dépendante de la réussite financière de Joe, Bev doit être une épouse docile, comme celles des magazines féminins qui traînent chez elle (enfin, techniquement, c’est chez Gladys), et le moindre de ses manquements provoque chez elle un sentiment de culpabilité (« c’est ma faute si le dîner n’est pas prêt »…). Comment, dans de telles circonstances, ne pas céder à l’amertume et au cynisme ?

Terrifiée à l’idée que sa fille puisse grandir, et projetant peut-être sur elle la douleur liée à la perte de ses propres parents, elle tente de garder son adolescente à l’abri de tout. L’ado en question, d’ailleurs, ne songe pas à se rebeller, car elle est sensible à la beauté supposée extraordinaire de sa mère, et souffre de n’en n’être que ce qu’elle estime être une pâle et immature version. Son estime de soi en est méchamment impactée. Mais Bev va finir par se montrer sous un jour peu flatteur, et finira sur un pied d’égalité avec sa fille, ce qui sera libérateur pour cette dernière.

"Ce que j'ai vu et pourquoi j'ai menti" Judy Blundell (Jude Watson)

Sea, sex and sun

C’est au bout d’une centaine de pages que le personnage de Bev commence à prendre véritablement du relief. Au contact du soleil de Floride, elle semble redécouvrir sa propre sensualité… aux détriments de sa fille ? Arrive la scène du cinéma, qui nous fait nous poser des questions… Peter ayant proposé à Evie de l’emmener voir un film, celle-ci doit au préalable prévenir ses parents. Joe, comme on aurait pu s’y attendre, est opposé à l’idée, mais Bev, elle, est enthousiasmée par l’idée et se propose « généreusement » de les accompagner… Une réaction qui, sans être totalement insensée, peut surprendre venant d’une femme nous ayant été présentée comme une mère surprotectrice et soumise à son mari.

Encore plus étrange, au milieu du film, Bev envoie sa fille lui chercher des sucreries, sous prétexte qu’elle connaît mieux ses goûts que Peter… or, c’est faux, si on en croit l’intéressée. Et quand Evie revient, sa mère est penchée vers Peter et lui murmure quelque chose à l’oreille. On peut vraisemblablement croire que c’était prémédité… et possiblement malveillant envers sa fille ? Certes, elle ne connaît pas les sentiments exacts de cette dernière, mais peut-elle vraiment ignorer l’empressement plusieurs fois manifesté d’Evie d’être seule avec le jeune homme ? La jeune adolescente, elle, ne se doute encore de rien, elle ne voit qu’un geste qu’elle se doit d’imiter…

Pour le lecteur, le malaise commence à s’installer. Désormais, Beverly n’est plus la courageuse mère de famille faisant de l’ombre à sa progéniture par sa simple beauté : elle devient l’égale, et peut-être même la rivale de sa fille. Pour Evie, c’est à la fois un danger et une chance : sa mère tombée de son piédestal d’adulte mature, elles se retrouvent toutes les deux à faire du charme de façon plus ou moins avouée à un homme d’un âge que l’on pourrait qualifier d’intermédiaire. Dorénavant, Evie nage dans les mêmes eaux troubles que sa mère…

Une rivalité taboue

Le comportement de Beverly envers sa fille surprend à nouveau lorsque, la voyant apparaître à un dîner dans un superbe robe, elle s’écrit « C’est ridicule » (qui succède au « Une vraie femme » de Peter), « d’un ton sec qui a glacé l’assemblée », puis, seule avec sa fille, elle tente de lui essuyer les larmes qui ne coulent en réalité que sur son propre visage. Joe réagit mal, lui aussi, mais on peut facilement mettre ça sur le compte de son hostilité envers l’amant de sa fille. En revanche, pourquoi Beverly serait-elle d’abord aussi en colère avant d’être totalement bouleversée, si ce n’est en raison de sentiments impossibles à avouer ?

Mais le summum de la violence est atteint lorsque, ayant surpris Evie dans les bras de Peter, elle lui lance un cendrier au visage (même si le but précisément recherché est incertain), la blessant à la fois psychologiquement et physiquement. Le doute n’est pas permis, la gentille madame Spooner a disparu, remplacée par la séductrice frustrée Beverly, qui a dû voir à plusieurs reprises en sa fille une version plus libre et insouciante (car détachée des obligations sociales) de sa propre personne, voire peut-être même une rivale directe dans sa relation adultère (qui, même si on ne peut pas en être sûr 100%, est un fait relativement bien acquis).

Dans ces moments-là, où est la mère aimante ? A-t-elle jamais existé ? Est-ce que son côté « surprotecteur » et sa variante « épouse raisonnable et pragmatique » ne seraient pas en réalité que l’expression de ses frustrations ? Essaie-t-elle d’empêcher les autres de vivre comme on l’a empêchée de vivre sa propre vie?

En dépit de ces moments de tensions, Beverly tient à sa fille. Trahie par Peter, après sa mort, elle n’éprouve plus que de la colère contre lui, permettant à son instinct maternel de reprendre le dessus, tandis qu’elle se résout à reprendre sagement sa vie d’avant. En tout cas, elle aime suffisamment sa fille pour lui avouer qu’elle profite parfois un peu trop de ses « atouts naturels ».

Le mystère Peter Coleridge

Un « cadeau du ciel »

Son nom apparaît au tout début en association avec le monde des pêcheurs. On ne le connaît pas encore, on pourrait croire qu’il est un ami d’enfance d’Evie. Il faudra un peu de temps pour relier à cette brève image pleine d’innocence le jeune homme allongé au bord de la piscine, une cigarette aux lèvres, qu’Evie rencontre après s’être échappée d’une soirée où elle s’est sentie mal à l’aise. Au passage, on dirait bien, d’ailleurs, que l’élément liquide lui colle à la peau… né dans un modeste milieu de pêcheur, il cherche à se débarrasser de cette image par des mensonges savamment entretenus devant des piscines, avant de finalement périr en mer… Intéressant.

Blond, « beau comme un acteur de cinéma », il se révèle dès ses premiers mots doué pour les métaphores et les sous-entendus. Il était « juste un soldat de seconde classe » pendant la guerre, mais cette première révélation, bien que (faussement?) dépréciative, est tout sauf déceptive pour sa jeune interlocutrice : avant cela, il est parvenu, en l’espace de quelques mots, à établir un lien de complicité, comme s’il s’adressait d’égal à égal (« J’imagine que vous êtes une rescapée du bal »), avant d’obtenir immédiatement auprès d’Evie la reconnaissance de son statut de supérieur hiérarchique (« – Rescapée de l’ennemi, mon capitaine. Je le voyais de profil, il souriait. – Ah, dit-il. Enfin, la promotion tant attendue. « ).

"Ce que j'ai vu et pourquoi j'ai menti" Judy Blundell (Jude Watson)

Non, Evie ne peut pas être déçue lorsque Peter s’empresse de dévoiler le pot aux roses (même si on apprend plus tard qu’elle aurait bien lancée une pique à Margie sur le fait que son père n’était qu’un « vulgaire deuxième classe »…): il est séduisant (et séducteur), protecteur, et surtout, il manie les mots et les images avec une grande habilité, se créant en un rien de temps l’image d’un homme mystérieux et modeste. Pour Evie, qui rumine sa déception de n’avoir été abordée que par un Wally boutonneux et prévisible, cette apparition inattendue est un « cadeau du ciel » (ce sont ses mots, ou plutôt, ceux de Margie) qu’elle ne peut pas refuser.

Un si parfait inconnu

Mais en réalité, que sait-elle de lui, si ce n’est ce qu’il veut bien dévoiler ? (Bon, en même temps, c’est vrai qu’on pourrait dire ça de chaque personnage, dans ce livre)
Il prétend dès leur première rencontre qu’il est plus habitué à recevoir des ordres qu’à en donner, suggérant quelqu’un de doux et de docile, mais le lendemain matin, à la table du petit-déjeuner, Evie admire immédiatement son « autorité naturelle » lorsqu’il commande au serveur.

Evie, pourtant, se moque de qui est peut-être réellement ce quasi-inconnu. Il ne lui vient pas à l’esprit que son amour embellit une réalité peut-être pas aussi romantique qu’elle ne le pense… Elle est amoureuse de l’idée d’aimer, et de cette image de danseur de minuit plein d’attention née de ses frustrations et du sentiment que, loin de chez elle, l’impensable peut arriver. On notera qu’elle est longtemps sûre et certaine que ses sentiments sont partagés, alors que Peter, pour sa part, se verrait plus volontiers comme le grand frère d’une jeune demoiselle en détresse, évitant de la toucher quand il le peut, et reprenant un baiser rapidement donné… peut-être même que, pris dans d’éventuels sentiments amoureux pour Bev, il s’imagine en beau-père de substitution: comme Joe à New York, il se propose d’emmener les 2 femmes Spooner boire un soda dans un drugstore et de les divertir, le tout dans le dos de monsieur, qu’il est loin d’apprécier… Peut-être cependant se retrouve-t-il tiraillé entre des sentiments contradictoires à mesure qu’Evie fait connaissance avec sa propre féminité, puisque son charme naissant ne le laisse visiblement pas indifférent

Un miroir pour les autres

Pour autant, Peter ne représente probablement pas aux yeux d’Evie que le mâle idéal : il est aussi, dans une certaine mesure, l’adulte idéal, plein de charme et d’assurance, qu’Evie voudrait devenir. (Elle « fume » par dépit des cigarettes en chocolat quand lui en fume des vrais.)
Il agit beaucoup au début comme un miroir renvoyant Evie à ses sandales marron (qu’elle mentionne à plusieurs reprises… visiblement, elle a un problème avec ça) et à sa maladresse d’adolescente. D’ailleurs, il a l’âge parfait: du haut de ses 23 ans, il commence tout juste à un être adulte, et il est en outre l’unique représentant de la tranche d’âge intermédiaire entre la jeune Evie et les adultes de la génération de ses parents. En ce sens, on pourrait presque considérer son désir pour Peter comme la métaphore de son désir d’accéder à ce monde de jeunes adultes dont sa mère lui interdit l’accès.

Par ailleurs, il est aussi un miroir pour les autres personnages. Son incroyable facilité à flatter les gens (lorsque monsieur Grayson annonce, honte suprême, qu’il n’a pas fait la guerre, Peter parvient quasi-instantanément à retourner la situation en la faveur de son interlocuteur) leur redonne immédiatement de l’estime d’eux-même, tandis que le passé trouble qu’il partage avec Joe renvoie peut-être un peu trop à celui-ci l’image du voleur qu’il est devenu.

D’une certaine façon, Peter Coleridge n’était peut-être qu’une illusion, un « mirage » (comme le nom de l’hôtel…), une personnification des vices et des espoirs de chacun, dans un coin de Floride brûlant et déserté.

Ce qu’Evie a vu et pourquoi elle a menti

Qui est la narratrice ?

La grande question du livre, c’est bien de savoir si Peter a été tué ou s’il est simplement tombé à l’eau par accident, et le seul personnage susceptible d’approcher la vérité est Evie. En effet, celle-ci a une position d’observatrice privilégiée: invitée à la table des grands sans être impliquée dans les discussions, elle vit sous le même toit que les accusés, et a passionnément aimé la victime. Mais tout le problème est de savoir si les personnages concernés sont fiables, et si ce qu’elle peut tenir pour acquis est suffisant, et interprété correctement…

Pour commencer, penchons nous un peu sur le cas Evelyn Spooner, histoire de bien comprendre les intérêts qu’elle aura à la fin à mentir. Le livre s’ouvre sur une Evie lycéenne qui paraît fort déterminée et mature pour son âge. Elle semble avoir émotionnellement absorbé une série de faits et se sent prête, après avoir été la protagoniste, à endosser le rôle de narratrice aussi objective que possible. Mais, avant toute chose, elle désire poser le cadre de son récit et en présenter les acteurs, à commencer par elle-même.

Installée à New York, Evie rêve de jouir de tous les produits dont elle a été privée soit par la guerre, soit parce qu’elle est trop jeune, et l’histoire commence sur une série de références culturelles suivie d’une sorte de liste de courses idéale qui est énoncée non sans une certaine sensualité. Sensualité qui ne va visiblement pas de soi puisqu’aux yeux de Margie, sa meilleure amie, elle est une sorte de sainte-nitouche, une « sœur Marie-Evelyn »… Car Evie, du haut de ses 15 ans (bientôt 16), a été toute sa vie une gentille petite fille, condamnée à vivre dans l’ombre d’une mère à la beauté écrasante et qui la couvre d’interdictions, et même si elle est très attachée à l’image de bonheur que renvoie son foyer, elle estime que, pour elle, il est temps de dire au revoir au monde de l’enfance.

Le changement, c’est maintenant

Avançons un peu dans l’histoire. Alors qu’elle se prépare à vivre la soirée qui va bouleverser sa vie, elle choisit une robe dans l’armoire de Bev, une robe en soie qu’elle commente ainsi : « Curieusement, je ne trouvais pas que cette robe soit flatteuse sur maman. Le vert pâle ne lui allait pas. ». Par cet emprunt, on peut donc supposer qu’Evie a trouvé une faille dans l’image de sa mère, et qu’elle s’y engouffre pour, enfin, entrer dans sa propre vie d’adulte. Malheureusement, la soirée se révèle décevante, et, de colère, Evie jette les sandales de sa mère dans l’eau, geste qui ne manque pas d’attirer l’attention de Peter… C’est le premier acte de rébellion d’une série qui va doucement s’allonger page après page.

Sa crise d’adolescence passe aussi sans doute par le fait d’échapper à Wally. Il ne s’agit pas uniquement d’échapper à ses avances : Arlene et Beverly semblent espérer qu’Evie va s’intéresser à lui, et font revenir à plusieurs reprises son nom dans la conversation. Or, Wally est un jeune lycéen dépourvu de charisme et, semble-t-il, de talent pour la conversation. Pour Evie, il s’agit d’un garçon comme elle aurait pu en voir dans son quartier, mais c’est précisément ce qu’elle tente de rejeter : elle se voit comme l’épouse d’un Peter Coleridge davantage que comme la copine d’un « petit morveux du fin fond de la Floride ». En clair, elle veut devenir l’égale des adultes, pas celle des lycéens.

Face à ses parents

Après la mort de Peter, les parents d’Evie essaient de l’amener à dire à la police ce qui les arrange, quitte à mentir de manière flagrante (ils insistent sur le fait que c’était Peter qui a voulu prendre la mer, alors que clairement, il n’était pas désireux de le faire…). A ce moment-là, alors, les parents redoutent les réactions de leur fille. Ils sont en position de faiblesse, ils feraient de parfaits coupables, et Evie est la seule pouvant témoigner du départ en mer, les Grayson étant alors déjà repartis. Evie est pleinement consciente de son nouveau statut : elle est le témoin clé de l’affaire, et a le pouvoir de briser définitivement l’unité familiale. A ce moment-là, elle n’est déjà plus tout à fait la grande enfant rêveuse qui s’est enregistrée à l’hôtel: elle a connu (ou croit avoir connu) le grand amour, a tremblé pour des êtres qu’elle aimait et auxquels elle a menti. Or, pour la première fois, des adultes vont lui demander de prendre la parole. Autrement dit, quelle est l’Evie qui va témoigner ? Et surtout, en faveur de qui ?

Alors que pour la première fois peut-être, Evie prend douloureusement conscience de sa subjectivité, tente de penser le plus justement possible. Elle commence à étudier les journaux, apprend que Peter était un menteur sans le sou, qu’il a pris un verre avec une femme qui est très sûrement Beverly. L’imagination des journalistes s’emballe, celle d’Evie aussi. Et si le monde était en fait complètement différent de ce qu’elle pensait ? Et si elle avait vécu tout ce temps dans une confortable illusion de bonheur familial, sans réellement connaître ceux qui en faisaient partie ?

Elle se sent prête à connaître la vérité, aussi dure soit-elle, mais elle est dans une impasse. Dès son retour du bateau, Bev lui a livré sur un plateau d’argent le mobile de Joe, ce qui, paradoxalement, l’a victimisé. Elle pense que Joe a cru que Peter le ferait chanter en laissant entendre qu’il le dénoncerait aux Grayson, même si en réalité, elle ne croit pas qu’il l’aurait fait… (vous suivez ?) Seulement, voilà : Joe est dans une phase un peu délicate, il n’aurait absolument pas les moyens de le payer (ce qui, on l’apprendra plus tard, est faux).

A partir de là, Bev ne dira rien de plus : elle ne veut pas accuser son mari, juste faire savoir à Evie que Peter les a manipulées… Réalité ? Explications inventées par une femme qui se sent trahie ? Tentative de « punir » Evie pour avoir convoité le même homme qu’elle ? Manière de laisser entendre à mi-mot que Joe a tué Peter sans vraiment s’impliquer dans l’histoire ? Hélas, on n’obtiendra rien de plus d’elle, alors que si Joe est réellement coupable, elle seule peut le savoir, et donc en témoigner, puisque Joe, lui, nie toute implication…

Il n’en reste pas moins que sa version des faits est de parti pris : comment pourrait-elle accuser l’homme fort de la maison, celui auquel elle est censée se soumettre, en épouse modèle qu’elle se doit d’être ? Si Joe a tué, alors, compte-tenu du récit de Bev, celle-ci est nécessairement une complice, plus ou moins active. Autrement dit : Evie doit décider s’ils sont tous les 2 coupables ou innocents. Il n’y a pas d’entre deux, à peine quelques différences de degré dans la culpabilité.

Une adulte est née

Lorsque Wally vient témoigner qu’il a vu Peter embrasser Beverly, Evie le croit. Elle est persuadée que cette liaison, à laquelle elle ne voulait pas penser, a réellement existé. Mais déjà, Evie se repasse mentalement le fil des événements. Il n’y a aucune trace d’émotion dans ces souvenirs qui reviennent. Evie a surmonté le choc et poursuit son travail de réflexion entamé avec le retour de ses parents. Elle pressent peut-être qu’elle va devoir tôt ou tard faire un choix entre reconnaître publiquement la liaison adultère au risque de voir son père condamné, et la rejeter en bloc pour protéger l’honneur et l’unité des Spooner.

Sa décision finale dépend sans doute en grande partie de ce qu’elle croit comprendre de la nature profonde de ses parents à la lumière de souvenirs d’actes et de gestes passés : elle essaye notamment de s’imaginer la scène de la mort de Peter, mais, peut-être par amour, refuse de considérer que sa mère ait pu y jouer un rôle, car « Dès qu’un orage éclatait, elle se bouchait les oreilles avec les mains ». Et si elle décide que sa mère, qu’elle continue à aimer envers et contre tout, n’a rien à voir avec un quelconque meurtre, comment pourrait-elle fournir aux juges un témoignage jouant en sa défaveur ? Les souvenirs rapportés par les témoins, qui servent de pièces à conviction sont, de plus, mal interprétés, par méconnaissance de la personnalité des protagonistes. Evie, devenant elle-même juge, examine les « preuves », et ne voit rien qui puisse réellement appuyer la théorie du meurtre.

Puis, enfin, vient le moment où elle est appelée à témoigner. Choisissant d’éliminer toute suspicion pesant sur sa mère, elle maquille la réalité pour pouvoir endosser pour elles deux la responsabilité de la liaison. Elle fait d’une pierre deux coups, en quelque sorte: en plus d’agir dans l’intérêt de sa famille, quoi qu’il se soit passé avec Peter, dorénavant, les gens croiront qu’ils se sont réellement aimés, même si pour cela, elle doit se faire traiter de « putain ». Elle ment en racontant qu’elle a été confondue avec sa mère par Wally, que Peter a insisté pour prendre la mer malgré les risques. Elle accuse injustement Wally d’avoir essayé de la violer (alors qu’elle avait elle-même tenté de prendre les devants). Justice n’aura peut-être pas été rendue pour Peter, mais au moins, l’argent sale de Joe, par l’intermédiaire de Arlene, va servir à faire le bien, l’honneur de sa famille est sauf, et aux yeux du monde, elle, l’adolescente que les adultes ne prenaient pas au sérieux, devient celle qui a réussi à séduire un homme plus âgé.

Une fois les charges levées pour manque de preuves, la famille Spooner repart pour New York, avec l’intention de ne plus jamais reparler de cette histoire. Evie sait qu’elle n’en n’aura jamais le fin mot, et que ses parents ne sont en fin de compte pas aussi transparents que les gens mis en scène dans les magazines. Ce qu’elle tenait pour acquis lui a échappé, sans retour en arrière possible, et la seule certitude qui lui reste est que sa mère sera toujours sa mère, quoi qu’elle ait pu faire.