Keleana l'assassineuse (sic)Avant toute chose, je tiens à préciser un truc: la fantasy, déjà de base, c’est pas ma tasse de thé. En fait, j’ai tendance à penser qu’une histoire qui se construit à coup de ta-gueule-c’est magique a de grandes chances de se casser la tronche. Pourquoi ? Et ben tout simplement parce que ça donne à l’auteur des solutions quasiment toutes trouvées et en même temps très séduisantes pour résoudre des situations délicates. En l’occurrence, s’il y a bien quelque chose que je reproche à Keleana, c’est justement ceci.

Mais commençons par le commencement. Si j’ai décidé de me lancer dans cette lecture, c’est que l’idée de départ, à savoir l’organisation d’une compétition mortelle opposant l’héroïne « assassineuse » (j’avais l’intention de plaisanter sur ce choix douteux de traduction, mais comme apparemment, le mot existe bel et bien, je garderai les sarcasmes pour plus tard. Même si chaque fois que j’ai vu écrit « assassineuse », j’ai grincé des dents) aux plus grands criminels d’un royaume dirigé par un roi autoritaire et expansionniste,  m’a donné l’impression d’un croisement entre Hunger Games et Assassin’s Creed, deux univers dont je suis absolument dingue. Verdict ? Et bien, je dirais qu’au final, on est plus proche d’un Twilight que d’un Battle Royale. En moins sanglant. Ouais bon, ok, peut-être pas quand même, mais… bon sang (lol), qu’est-ce que c’est niais.

 

Keleana, la fragile qui s’ignore

Je sais même pas par où commencer. Déjà, quand on ouvre le livre, la première chose qu’on voit après les titres et les mentions d’usage, c’est une carte sur une double-page qui nous présente l’ensemble du royaume. Ça fait envie: y a des déserts de glace, des montagnes crocs blancs, un royaume des sorcières… Mais en fait, ça sert à rien d’essayer d’imaginer tout ce que ça pourrait entraîner comme conflits et alliances, parce que tout ce joli terrain de jeu n’est qu’un décor de carton pâte dont l’auteur tire de temps en temps un nom pour nous donner l’illusion que les personnages vivent dans un monde complexe. Sauf que, concrètement, on ne sortira de la chambre de Keleana que pour aller jouer des couteaux et draguer dans les bals masqués, telle une ado échappant à la vigilance de ses parents.

D’ailleurs, puisqu’on y est, parlons-en un peu, de Keleana. J’ai un peu l’impression que mademoiselle Maas, au moment de créer son héroïne, s’est retrouvée en proie à une sorte de conflit d’intérêt, comme si elle se disait:

« Raah, c’est mon premier roman, j’ai trop envie de créer une héroïne bien badass, qui a été formée au meurtre dès son plus jeune âge par un sociopathe sanguinaire… Mais en même temps, je veux tellement créer un personnage féminin jeune et séduisant qui craque devant les petits animaux à fourrure et rêve au prince charmant… »

Du coup, à défaut d’avoir réussi à faire un choix entre la jeune femme torturée et l’ado fleur bleue, elle nous sert une héroïne incohérente qui n’a aucun scrupule à tuer (ou, du moins, c’est ce qu’on nous rabâche à longueur de pages), mais qui, à peine arrivée sur les terres de son ennemi juré, tombe en pâmoison sous le charme de ses protecteurs et minaude comme une petite diva pré-pubère.

Du coup, ses rivaux peuvent bien se faire dévorer vivants dans les couloirs du château, on s’en bat les noix, l’important c’est de savoir si le prince Dorian va s’opposer à son papounet par amour pour sa petite protégée. Papounet qui, soit dit en passant, est censé être un redoutable tyran, mais là encore, on nous le dit au lieu de nous le montrer, si bien qu’on ne croit jamais vraiment à la menace qu’il est censé incarner. Clairement, il est beaucoup, BEAUCOUP moins intéressant qu’un président Snow, qui, à la tête de Panem, s’est enfermé dans sa soif de pouvoir et doit recourir à des mesures extrêmes moins par soif de sang que par souci d’éviter une guerre civile de grande ampleur potentiellement fatale au genre humain. Ici, le roi, c’est juste un gros enfoiré. Ses jeux de la faim à lui ne sont pas un instrument pour garder le pouvoir, c’est juste qu’il s’emmerde et qu’il a envie de voir des criminels récidivistes s’étriper en guise de divertissement entre génocides à l’autre bout de la contrée.

En fait, l’histoire du premier tome des aventures de Keleana pourrait atteindre le même niveau de développement en un dialogue:

« Papa, je veux que ce soit Keleana, ta nouvelle tueuse personnelle.

-Pas question, mon fils. Ce n’est qu’une salope assoiffée de sang, elle se servira de toi si tu lui en laisses l’occasion. Tiens, on va plutôt prendre Cain, il est bien, lui.

-Mais papa, Cain est mort.

-Oh, ok. Dans ce cas j’imagine que je peux faire obéir au doigt et à l’oeil pendant 4 ans la personne qui me déteste le plus au monde et qui a apparemment mis dans sa poche des personnes influentes de mon entourage sans que ça ne pose de problème.

-Cool. Au fait, je crois que je l’aime.

-Et merde. « 

Je HAIS les triangles amoureux

De manière générale, rien dans Keleana ne répond vraiment à une nécessité comme c’est le cas dans Hunger Games. Le tournoi est un simple caprice du pouvoir en place, et il y a triangle amoureux parce que l’héroïne… ouais nan en fait je sais même pas pourquoi il y a un triangle amoureux, si ce n’est pour le plaisir de cocher une case sur le cahier des charges de la fiction adolescente. Ça n’a aucun sens. Ni les antécédents (inexistants) des personnages, ni leur caractère (censé être fort et guerrier… je rappelle qu’on parle d’une tueuse en série, un chef militaire, et du fils de son employeur…) ne permettent d’expliquer la raison pour laquelle ils craquent tous les uns pour les autres. Ah si, pardon, il y a bien une raison: ils sont tous grands, beaux, musclés, blonds, avec des yeux noisette, et j’en passe… Aaaaaaarg !!!!!

Abracadabra

Dernier gros problème de Keleana: l’absence de logique dans l’utilisation de la magie. On nous répète jusqu’à plus soif que le roi a banni la magie, qu’elle n’existe plus dans le royaume, pour finalement nous balancer sans crier gare une histoire de symboles magiques mais pas trop qui permettent d’invoquer des démons, des reines fantômes, et des univers parallèles… ah, oui, c’est sûr, c’est bien pratique de pouvoir sortir des épées et des antidotes d’une dimension parallèle quand l’héroïne est en train de se vider de son sang face à un apprenti-sorcier du dimanche.

Mais en littérature, ce procédé porte un nom: c’est le deus ex machina, soit l’art de faire apparaître des entités toute-puissantes juste pour sortir d’une impasse scénaristique. En général, on s’accorde à dire que c’est pas une super bonne idée de s’en servir. Or, le deus ex machina, il n’y a que ça dans Keleana, si bien qu’au final, notre redoutable tueuse… a atteint son but en se tournant les pouces (oooouh, attention, spoilers…). Non, sérieusement. Si elle reste en vie, c’est uniquement parce que la toute puissante reine Elena (en passant, c’est qu’un détail, mais en général, on évite aussi de donner des prénoms quasiment identiques à deux de ses personnages, surtout quand ces noms reviennent toutes les 2 pages) le veut bien.

Ceci étant dit, je dois quand même bien admettre que l’auteur a un certain mérite. Apparemment, elle a écrit ces aventures quand elle avait 16 ans, alors que moi, à cet âge-là, j’écrivais encore des histoires de poneys et d’orientations scolaire foireuses. En plus, même si le style est globalement sacrément insipide, je dois bien avouer que certaines lignes de dialogue sont assez punchy et rendent la lecture plus digeste en dépit de toutes les invraisemblances.

Cela étant dit, même si le jeune âge de l’auteur et l’immaturité qui va avec sont une explication satisfaisante aux problèmes rencontrés, je considère que ce n’est pas une excuse. Peu importe l’âge de l’auteur, son livre est vendu au même prix que n’importe quel autre pavé de 500 pages, et le lecteur est en droit d’attendre la qualité qui va avec (même si, dieu soit loué, je n’ai fait pour ma part qu’en emprunter un exemplaire à la bibliothèque).