Alerte gros spoilers ! Si le sujet vous intéresse, assurez-vous d’avoir préalablement lu le livre jusqu’au bout.

Au cœur des enjeux de Souvenirs à Vendre : une drogue mystérieuse

"Souvenirs à vendre" (Philip K Dick)Derrière son apparente complexité, la nouvelle Souvenirs à vendre a une construction en réalité plutôt simple, puisqu’elle est construite autour de deux passages bien précis et très ressemblants qui font office de repères : il s’agit des passages où Douglas Quail (en bon français, monsieur « Caille », donc… me remerciez pas je fais que mon travail), notre héros du jour, est allongé et placé sous narkidrine, dans l’attente qu’on lui implante ses faux-souvenirs. (On notera en passant que, pas une seule fois McClane, qui est en charge de l’opération, ne remettra en cause la fiabilité de sa technologie. Il préférera croire que son patient a réellement tué un homme avec une baguette magique plutôt que d’admettre que quelque chose a foiré, à 2 reprises, quand même, à cause de la narkidrine….)

Narkidrine, qui, en réalité, est à la fois le problème et la clé du problème. Car chaque basculement majeur dans le scénario est provoqué par elle : Quaid s’ennuie dans sa vie → il fait appel à Rekal, qui lui fait prendre la drogue → les ennuis commencent. Il faut lui implanter d’autres souvenirs pour régler le problème → rebelote, Rekal, drogue, problèmes.

Le truc, c’est qu’à aucun moment on ne nous dit vraiment ce qu’est la narkidrine. Visiblement, il s’agit d’une sorte de sédatif, mais comme en plus on n’a qu’une très vague idée de la manière dont l’implant de « souvenirs parfaits » se fait, on n’a absolument aucun moyen de savoir si un transfert de souvenirs peut se faire au moment de l’absorption de la substance. Du coup, on ne sait pas ce qui se passe réellement pour Quaid. Sans compter que, pour autant qu’on sache, la narkidrine pourrait très bien n’avoir qu’un rôle de « libérateur » pour l’imagination de clients en mal de sensations fortes. Autrement dit, on a la clé du problème, mais une clé dont il manquerait une partie essentielle, et si on veut avoir un début de réponse, il va falloir prendre des chemins détournés.

Hypothèse N°1 : tout est exactement comme on nous le dit

En fait, on pourrait résumer le problème ainsi : soit la narkidrine fait ressortir les vrais souvenirs de Quaid, soit elle a, en gros, plongé ce dernier dans une espèce de crise psychotique assez élaborée. La première hypothèse implique que Quaid a vécu des choses complètement dingues dans le passé, mais que les mecs de chez Interplan ont tenté d’en occulter une partie. Résultat : Quaid, qui a gardé les souhaits de sa vie d’avant, veut se faire implanter des faux souvenirs pour apaiser sa frustration, mais ceux-ci correspondent en réalité à des vrais. Il faut alors (pour une raison assez obscure) les effacer à nouveau, mais comme le problème risque de se répéter en boucle, on tente de lui faire croire qu’il a réalisé un vieux rêve d’enfant : sauver le monde d’une attaque d’extra-terrestres miniatures (ça aurait été beaucoup plus rapide, plus sûr et moins coûteux de le tuer directement, mais bon). Problème : Quaid, avant d’avoir été un super flic, aurait REELLEMENT sauvé le monde d’une attaque extra-terrestre. Et c’est reparti pour un tour.

Là où la nouvelle est redoutable, et particulièrement intéressante, c’est qu’elle nous livre la réponse à nos questions sur un plateau : oui, tout est réel, la preuve, chaque personnage y croit dur comme fer, y compris la police, et si les souvenirs à implanter correspondent aux « vrais » souvenirs, c’est parce que Quaid désire inconsciemment retrouver la mémoire de ses glorieux exploits (ou quelque chose dans ce goût là). D’ailleurs, il n’y a absolument pas lieu de douter de quoi que ce soit, puisque les personnages sont tous des adultes responsables, qui savent faire la part des choses et rient de l’invraisemblance des faux souvenirs (« Dites donc, les gosses ont de ces fantasmes ! »). Jamais ils ne tomberaient dans le panneau…

Hypothèse N°2 : l’auteur nous a menés en bateau

Bon, quand même, si tout est vrai, il nous faut gober que Quaid a été un agent secret qui a rencontré des extra-terrestres hostiles sans éveiller les soupçons de qui que ce soit, les a convaincu grâce au pouvoir de l’amour de repartir sans faire d’histoires, et a hérité au passage d’une baguette magique qui lui a permis de tuer un homme sur Mars. Une histoire que tout le monde, à commencer par le responsable des opérations, a l’air de trouver parfaitement anodine.

C'est le grand retour des gifs WTF

Ou alors, deuxième hypothèse : Quaid est entré chez Rekal et s’est fait implanté comme prévu de faux souvenirs (ou alors il a simplement absorbé une sorte de stimulant créatif, comme je l’ai suggéré plus tôt), ce qui a en quelque sorte réveillé brutalement son imagination ankylosée par des années de boulot médiocre et de mariage raté.

Mais évidemment, même s’il est au début sceptique, à la fin, tout le monde, à commencer par lui-même, croient en la véracité de ses souvenirs… ce qui est exactement ce que Rekal a promis. On peut très bien imaginer que tout ce qui se passe après injection de la narkidrine est un souvenir, qui a l’air de se passer APRES l’anesthésie, mais qui en réalité, se passerait AVANT le réveil du personnage, et que, dans ce cas-là, la complexité de la mise en scène (retours multiples chez Rekal, intervention d’une autorité officielle dont il est difficile de douter, interrogations multiples du personnage qui se croit encore maître de son esprit…) serait en fait un mal nécessaire pour faire tomber le scepticisme tenace de Quaid et lui faire définitivement admettre une nouvelle réalité.

Mon avis est que le gros de cette nouvelle est un leurre : nous percevons le monde à travers les yeux de Douglas Quaid, et donc nous subissons le même cheminement d’acceptation des faux souvenirs que lui. La différence, c’est que contrairement à Quaid, nous ne sommes lui que le temps de la lecture. Nous pouvons littéralement tourner la page, retourner à ce que nous appelons le monde réel, et, de là, nous pouvons observer avec objectivité ce que nous avons vu depuis ses yeux.

Mais même si on accepte cette deuxième hypothèse, il restera toujours un petit doute. Quand même, et si Douglas Quaid était en réalité l’un des plus grands héros de la littérature ? Il faut avouer que la première idée est séduisante, à tel point que les adaptations cinématographiques (bon, ok, j’ai vu que la dernière, mais chut) semblent occulter la deuxième possibilité. Pour ma part, j’aime autant garder une part d’incertitude et ne pas totalement bannir la théorie que je trouve la moins crédible : l’œuvre de Philip K Dick n’en n’est que plus séduisante.