Commençons en douceur

Je ne cacherai pas que j’ai abordé ce nouveau Werber avec un certain scepticisme. Le peu que j’ai entendu sur cet auteur et lu de ses œuvres me renvoyait l’image de quelqu’un parlant volontiers de fringe science, un domaine un peu ambigu situé entre la science jugée sérieuse et les phénomènes surnaturels (ceux qui ont regardé la série justement nommée « Fringe » comprendront ce que je veux dire).

Seulement voilà, en matière de narration, si l’ambiguïté, lorsqu’elle est bien maîtrisée, peut rajouter du piquant et titiller l’intérêt du lecteur, elle peut aussi devenir un écran de fumée bien pratique permettant d’éviter de répondre aux questions du lecteur et, par là-même, essayer de colmater tant bien que mal les failles d’un scénario au bord du naufrage… Un chat qui pense comme un humain ? Mais oui, c’est normal, c’est… c’est magique scientifique, voilà… simplement, à cause de notre anthropocentrisme primaire, on est passé à côté, c’est tout… quoi, comment ça, il n’y a aucune preuve qui vienne soutenir mes théories scientifiques ? Mais si, il y en a, c’est juste qu’on les a pas encore trouvées.

Sauvons quelques meubles

Bon, si je ne veux pas être totalement de mauvaise foi, je me dois quand même de souligner les points positifs que j’ai repérés. Déjà, on sent que Werber a fait un effort pour ne pas trop aseptiser/humaniser son personne principal dès le départ, et ça, c’est une bonne chose, ça évite au nouveau-venu de se croire tombé dans un livre d’Enid Blyton.

Deuxième chapitre: « bonjour gentille souris » !
Deux chapitres plus tard: couic la souris !
Je valide ce machiavélisme typiquement animal.

La perception forcément limitée qu’ont les chats de l’espèce de guerre civile qui sévit autour d’eux établit une ambiance pas désagréable, même si Ferenc Karinthy a fait déjà fait la même chose en beaucoup, BEAUCOUP plus subtil et plus intéressant dans son incroyable roman « Epépé »… Enfin, passons.

Occasionnellement (et surtout dans la première moitié du bouquin, après, il ne reste plus grand-chose à sauver), on a même le droit à quelques scènes moralement ambiguës exploitant assez bien le point de vue du chat, et qui provoquent chez le lecteur des sentiments contradictoires, par exemple la scène où Félix est retrouv… *SPOILER*.

Les angoras, victimes collatérales de la plume de Werber

Un angora boudant Werber (merci Wikipédia pour la photo)

Une histoire ? Où ça ?

Je discute, je discute, mais avec tout ça, je n’ai encore rien dit sur l’histoire de cette daube à moustaches (puissent les chats pardonner un jour à l’humanité d’avoir autorisé l’existence d’un livre aussi dégradant pour leur image). En même temps, que dire ? Je ne peux qu’admirer les efforts de l’éditeur (ou tout autre chose personne s’étant chargée de ça) pour rédiger une quatrième de couverture vendeuse: le « résumé » est aussi engageant que peu représentatif du contenu.

Mais comme j’aime les défis, je vais quand même essayer de résumer

La narratrice est Bastet, chatte domestique dont le QI explose visiblement la moyenne du QI humain, qui cherche à communiquer à tout prix. Communiquer avec les rats, les araignées, les insectes, mais surtout, avec les humains. Malheureusement, la servante humaine de Bastet est trop stupide pour comprendre l’esprit supérieur de son chat, et Bastet s’ennuie ferme. Jusqu’au jour où elle fait la connaissance de 2 matous: un placide angora du nom de Félix (méprisé par Bastet, qui le trouve stupide, alors que, comble de l’ironie, c’est sûrement le chat le plus crédible, et du coup, pour ma part, le plus attachant de tout le bouquin) et un espèce de demi-dieu omniscient avec un port USB dans le crâne s’appelant Pythagore.

Passé le stade des rencontres, il n’y a plus rien à attendre de l’histoire: à partir du moment où Werber nous explique que Pythagore est un chat de laboratoire, et que du coup il a des trucs et des bidules dans le cerveau et que ça le rend super hyper trop intelligent (mais qu’on sait pas trop comment), il renonce à essayer de nous faire croire que ses chats sont des chats qu’on pourrait croiser sur le pas de notre porte pour partir dans un espèce de trip fétichiste sous ectasy où les chattes jouent du croupion sous le nez de leur progéniture et où leurs mâles les prennent dans la position du missionnaire.

Et à part ça, les humains sont très méchants, Pythagore dit des trucs qui ont l’air intelligents, Bastet s’extasie et succombe au charme de son professeur, les chats ont peur de l’eau, les rats grossissent (encore un coup des OGM, sans doute), Bastet entre dans une transe orgasmique, une humaine aveugle se la joue chat-man, Bastet se met elle aussi à dire des trucs qui ont l’air intelligent, et voilà, fin du bouquin.

Dans un livre, personne ne vous entend crier

La gueule du loup

Sans déconner, ce livre est VIDE.

Déjà, ça manque cruellement d’enjeux. Bon OK, il y a la guerre dehors, les chats pourraient se faire bouffer par les rats mutants et y a des humains qui meurent de la peste. Mais voyons les choses en face: à quel moment dans ce livre l’auteur nous donne-t-il une raison valable de nous inquiéter de ce qui arrive ? Quand il y a des morts, ça arrive « hors-champ », et comme en plus Bastet est, disons-le, relativement peu intéressée par ce qui arrive autour d’elle (réfléchir au pourquoi du comment de l’univers est bien plus important, pour un chat), lorsqu’elle débarque après coup, elle est en mode: oh, tiens, bidule est mort. Bon, maintenant, faut que j’aille chasser du rongeur.

L’ennui, c’est que si le personnage principal n’en n’a rien à faire, pourquoi est-ce que, nous, le lecteur, on devrait s’en soucier ? (Au passage, je trouve que les quelques problèmes qui se posent, à savoir: pas de matériel pour se connecter à Internet, difficulté à communiquer avec les humains, Pythagore qui refuse obstinément de « coucher » avec Bastet… sont incroyablement vite résolus.)

Demain la flemme…

OK, donc l’intrigue, dans la corbeille du recyclable, ensuite, qu’est-ce qu’on a ? De l’incohérence, du verbiage new-age, toujours plus d’incohérence, et une sacré bonne dose de paresse dans l’écriture.

C’est bien simple, à peu près tout les comportements humanoïdes des chats, même les plus bizarres, se retrouvent justifiés par une vague allusion à une expérience sur des siamois qui aurait été menée on sait pas trop où dans un but assez tordu et qui aurait résulté en la création d’un chat connecté à Internet pouvant éduquer tous les autres. Sacré petit malin, ce Bernard, il a trouvé comment tout expliquer… sans jamais rien expliquer !

J’ai déjà évoqué le fait que Pythagore trouve toujours le moyen de se connecter à Internet, même quand les humains sont occupés à tout casser dehors et qu’il n’a pas le bon matériel à portée de patte, mais rassurez-vous, dans le cadre de cette histoire, c’est normal: on lui a mis un truc qui fait des machins dans le cerveau (c’est donc SCIENTIFIQUE, vous voyez), du coup, il sait toujours quoi faire, oh, et puis d’ailleurs, il avait déjà tout prévu à l’avance. Pythagore, c’est le Chuck Norris des chats.

Ah oui, et puis il sait tout mieux que tout le monde, humains inclus ? Normal, il a Internet… et tout le monde sait qu’un bon esprit critique et analytique s’apprend à coup de recherches Google (l’école ? Pff ! Quel concept surfait !).

La chatte Bastet est une irrécupérable nymphomane qui semble ignorer le concept de chaleurs ? Normal, c’est l’influence humanisante de Pythagore… Encore que là, la question reste ouverte.

…et tous les autres jours aussi

Toujours est-il que « Demain les chats » s’est lui-même tiré une balle dans la patte, et ce, dès les première pages.

Certes, j’ai pu éventuellement laisser entendre que la première partie du livre (en gros, tout ce qui précède l’entrée en scène des rats) était un peu mieux que la deuxième, mais pour être tout à fait honnête, de mon humble point de vue, ça reviendrait à suggérer que la gastro, c’est mieux que la grippe…

Parce qu’en fait, ce qui fait office de motivation principale pour Bastet, à savoir sa frustration de ne pas pouvoir communiquer avec d’autres espèces animales, frustration qui se transforme petit à petit en soif de connaissances et en conscience réflexive (en gros, la conscience d’avoir une conscience) ne tient pas debout, en tout cas, dans le cadre fictionnel qui nous est proposé.

Pourquoi ? Simplement parce que, jusqu’à preuve du contraire, un chat n’a pas le même degré de conscience qu’un être humain. J’entends déjà protester les penseurs végano-hippies avec leurs théories sur les âmes des animaux, mais, sérieusement, combien de personnes sur Terre croient possible que leur gros chat, celui qui dort et bouffe toute la journée, puisse mener dans le plus grand secret une vie de penseur doté de pouvoirs médiumniques ? Bon, j’ai pas de chiffre en tête (on va dire que j’ai oublié mes devoirs à la maison), mais j’ose espérer que tout le monde ne croit pas que notre univers fonctionne comme celui des Looney Tunes…

Et c’est justement là le problème: à partir du moment où un roman se base sur une idée qui n’est pas communément acquise par le plus grand nombre, il faut que l’univers soit en accord avec la dite idée pour que ça fonctionne, et surtout, il faut qu’on le sache (à moins que le but recherché par l’auteur ne soit justement de jouer sur l’ambiguïté, mais là encore, il faut que le lecteur soit en mesure de le comprendre).

Par exemple, il est communément admis que les hobbits n’existent pas (ou alors j’ai loupé quelque chose ?), ce qui n’empêche pas le « Seigneur des anneaux » de passionner le plus grand nombre. Cela est possible parce que, d’entrée de jeu, le lecteur comprend qu’il est dans un univers de fiction, et le fait de le savoir lui permet de mettre son scepticisme de côté (c’est ce qu’en narratologie on appelle la « suspension de l’incrédulité »). Du coup, voir surgir des hobbits ne choque pas, dans le contexte, c’est logique. En revanche, je doute que Tolkien serait devenu aussi populaire s’il avait balancé Frodon Sacquet et son anneau au beau milieu d’une Manif pour Tous (je sais, anachronisme, tout ça) sans rien expliquer ou justifier (encore que dans ce cas-ci, je doute qu’une explication soit d’une grande aide. Mais je m’égare).

Dans le cas où rien n’est spécifié, alors on aura tendance à vouloir rattacher l’histoire à des éléments déjà connus: par exemple, si on nous dit que l’histoire se passe dans la ville de Marseille, alors, en l’absence d’indications complémentaires (époque différente, monde parallèle…), on sera en droit de s’attendre à ce que l’auteur tienne compte de ce qui est actuellement tenu pour vrai au sujet de Marseille: monuments, rues, nombre d’habitants, etc.

Or, dans « Demain les chats », du peu que nous savons, nous croyons deviner que l’histoire se déroule à Paris, sans doute dans un futur proche où la guerre civile menace tout le monde. Donc, en l’absence d’autres informations, nous ne pouvons que nous rabattre sur ce que nous tenons pour acquis, ce qui inclut l’incapacité physiologique des chats à produire des énoncés complexes, par quelque moyen que ce soit. (Je rappelle que j’ai bien dit ce que nous tenons pour acquis, pas ce qui est vrai dans l’absolu…)

Et dans ce monde semblable au nôtre, les chats « parlent », et finissent même par se faire entendre des humains… Mais, en vérité, toute la partie ésotérique de « Demain les chats » est une anomalie: rien ne l’annonce, rien ne nous prépare à ce que l’univers dans lequel l’histoire se déroule prenne un tournant surnaturel. On peut évidemment faire surgir l’extraordinaire dans l’ordinaire, c’est même la marque de fabrique des récits fantastiques… Mais là, tout l’intérêt consiste justement à préparer le terrain pour nous faire douter, c’est pas juste: tout est normal, tout est normal, tout est normal… et BOUM, un fantôme, ça y est, on a changé de genre littéraire !

La conséquence de tout ça, c’est qu’on n’a aucune idée de ce que Werber est en train d’écrire, et surtout, on n’a aucun moyen de comprendre comment fonctionne le monde qu’il a inventé. Et ça, c’est franchement embêtant, parce qu’on ne sait même pas si l’histoire se passe dans ce qui est censé être notre monde, ou si elle se déroule dans un univers complètement fictif qui serait une sorte de version magique de Paris… Doit-on s’attendre à voir surgir des licornes et des petits hommes verts au détour d’une page ? Faut-il s’attendre à ce que Bastet puisse avoir une espèce d’illumination mystique pendant qu’elle copule joyeusement dans le lit du président de la République ? Ah, euh, pardon, ce chapitre-ci fait vraiment partie de « l’histoire ».

Les pieds dans le tapis

Et puis aussi, je le redis encore parce que ça nuit gravement à la crédibilité du livre: les comportements des personnages de ce livre n’ont aucun sens ! OK, dans ce monde-là, les chats ont un degré de conscience élevée, admettons, m’enfin, à la base, ce sont quand même des chats, non ? Werber lui-même semble s’être heurté à de nombreuses reprises à cette contradiction, et malheureusement, faute de pouvoir réaliser l’impossible, il s’est pris les pieds dans son tapis (probablement en poil d’angora vu l’immeeeeense affection qu’il a l’air de porter à cette race)… Et il s’est copieusement vautré dedans. A d’innombrables reprises.

Si Wolfgang le chartreux « presque bleu » (soit dit en passant, je n’ai jamais vu de chartreux qui ait effectivement un poil « presque bleu », mais là encore, passons) ignore (comme les autres chats dans ce livre) le langage des humains, comment peut-il savoir qu’il est le chat du président de la république ? Si Bastet ignore elle aussi tout du langage de sa maîtresse, comment peut-elle savoir que celle-ci s’appelle Nathalie et que son copain s’appelle Thomas ? Si pour elle, les chats doivent être amoureux pour copuler (dois-je VRAIMENT m’attarder sur ce qu’il y a de ridicule dans cet aphorisme ?), alors pourquoi elle s’envoie en l’air dès les premières pages avec un chat qu’elle déteste ? Et puis, d’ailleurs, comment ça se fait qu’elle soit en permanence en chaleur, y compris quand elle a des bébés à s’occuper ?

Et surtout…

Je mets au défi quiconque de justifier que Bastet, chat domestique ordinaire, soit capable de réfléchir comme une humaine avant même d’avoir rencontré le super-chat de labo. Mais surtout, par pitié, qu’on ne me renvoie pas à cette pauvre tentative d’explication qui sort de nulle part dans la dernière ligne droite du bouquin: essayer de mettre en perspective 300 pages d’écriture bâclée en faisant appel à de la philosophie de comptoir et à des super-pouvoirs dont absolument rien ne nous laissait entendre l’existence (mais qui sont par contre très pratiques pour débloquer « l’histoire »), c’est presque de la malhonnêteté intellectuelle. A tel point que la couverture du livre devrait au moins comporter une mention du genre « testé et désapprouvé par l’ensemble de la communauté mondiale féline ».