ATTENTION — cet article spoile allègrement et sans ambiguïté possible l’intégralité de Biblical, de Christopher Galt (alias Craig Russell). Si vous ne l’avez pas encore lu, éteignez tout de suite votre ordinateur et allez vous en procurer une copie. C’est un ordre.

En faisant une recherche rapide sur google, je suis tombée sur une critique de Biblical qui lui reprochait ses trop nombreux « culs de sac ». Cette image assez pertinente m’a aussitôt fait penser à la couverture de l’édition française du livre: un labyrinthe. Quand on y réfléchit, qu’est-ce qu’une fiction (a fortiori une fiction basée sur le suspens) si ce n’est un labyrinthe de mots où l’auteur nous entraîne sciemment dans de mauvaises directions pour retarder le moment de la révélation/sortie ?

Dans le cas de Biblical, cette métaphore me semble plus pertinente que jamais, tant les personnages secondaires sans aucune importance pour la trame principale semblent fleurir d’un chapitre à l’autre, comme autant d’embranchements trompeurs (en fait, on pourrait ne garder que les passages « Macbeth » que le livre resterait compréhensible). Défaut d’écriture ou tactique stylistique ? Pour ma part, j’aime à penser que tous ces personnages secondaires contribuent à former un livre chorale, à retranscrire tant le côté universel du phénomène en jeu que sa dimension plus personnelle. Les passages « hallucinatoires » sont autant d’occasions d’étudier la subjectivité de la perception et la façon dont nous cherchons à donner un sens aux événements (cf le personnage « Ari »), mais aussi (surtout?), l’air de rien, ils compliquent singulièrement l’exercice d’analyse du livre.

Sur quoi fonder une interprétation quand tous les indices dont on dispose sont en réalité déjà des interprétations en soi ? Le livre de John Astor en est un bon exemple (j’y reviendrai), mais surtout, il est bon de se rappeler que la quasi totalité du roman n’est que la projection d’un cerveau délirant. D’une certaine façon, ce livre en appelle à un questionnement de notre expérience de lecteur: on attend logiquement d’un bon livre qu’il nous happe rapidement et nous mène à bon port jusqu’à une conclusion satisfaisante, mais quelle est la valeur d’un tel parcours, pourquoi attachons-nous tant d’importance au savoir dans le cadre d’une pure fiction élaborée de toute pièce ? Plus généralement, pourquoi cherchons-nous sans cesse à approfondir des connaissances qui, de toute façon, sont destinées à être remises en question (cf. la théorie de la réfutabilité de Karl Popper: toute théorie scientifique doit pouvoir être réfutée) ?

Toujours est-il qu’une analyse de Biblical est un exercice particulièrement délicat, qui nécessite de marcher sur des œufs. Je vous demanderai donc de garder à l’esprit en lisant cet article que les réponses que j’essaie d’apporter, bien que directement basées sur des occurrences de texte, ne sont au bout du compte que de simples extrapolations. Tout élément complémentaire visant à approfondir/corriger/contredire mes théories est le bienvenue.

De quelle « singularité » est-il question, et pourquoi John Astor et ses adeptes affirment-ils qu’elle a déjà eu lieu ?

D’après Wikipédia, la singularité technologique est

« l’hypothèse que l’invention de l’intelligence artificielle déclencherait un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles sur la société humaine. Au-delà de ce point, le progrès ne serait plus l’œuvre que d’intelligences artificielles, ou « supra intelligence » qui s’auto-amélioreraient, de nouvelles générations de plus en plus intelligentes apparaissant de plus en plus rapidement, créant une « explosion d’intelligence » créant finalement une puissante superintelligence qui dépasserait qualitativement de loin l’intelligence humaine ».

Autrement dit, cela renvoie à un stade hypothétique où l’homme se trouverait dépassé par sa propre création. Dans le cadre de Biblical, on pense immédiatement au projet sur lequel Macbeth travaille: la création d’un cerveau humain artificiel. En toute logique, la singularité technologique devrait donc correspondre au moment où ce cerveau deviendrait plus « capable » que ses créateurs, donc, entre autres, Macbeth.

Sauf que l’épilogue nous apprend sans ambiguïté que Macbeth est lui-même un cerveau artificiel, tandis que le texte d’Astor apporte des réponses relativement satisfaisantes (bien qu’imprégnées d’une sorte de mysticisme douteux) aux questions relatives à l’intrigue: l’humanité telle que nous la connaissons ne serait que la recréation d’une civilisation plus avancé, et nos tentatives pour simuler la vie (projet scientifique pour Gabriel, projet vidéoludique pour les suicidés du Golden Gate…) créerait autant de paradoxes inacceptables, basés sur le principe de récursivité, pour nos créateurs.

Ceux-ci, la civilisation de niveau 3, ont créé la nôtre à leur image, qui à son tour veut reproduire la vie (niveau Macbeth), qui elle-même se livre à une recréation similaire (P1), et ainsi de suite, comme on peut l’imaginer. Dit autrement, si on suppose que la singularité implique deux niveaux de conscience (créateur/création), alors le monde de Biblical contient potentiellement une infinité de singularités technologiques, 3 d’entre elles étant au cœur du livre: la singularité qui oppose notre civilisation à celle de niveau de 3, celle opposant la civilisation recréée par Macbeth à la nôtre, et celle en germe dans le développement de P1, qui finit par manifester un début d’intelligence.

Pourquoi le futur a-t-il lui aussi « déjà eu lieu » ?

Cette idée est soutenue à plusieurs reprises dans le roman mais ne trouve de réponse claire que dans le manuel de John Astor (encore lui), qui explique le principe de recréation de la réalité dans le cerveau et affirme que

« Chacune de [n]os pensées, chaque rencontre gravée dans [n]otre esprit existe sous forme d’un groupe de neurones qui lui est alloué dans [n]otre cerveau » (chapitre 63).

Plus loin dans le chapitre, on comprend que nous serions à une civilisation plus avancée ce que Macbeth est à la nôtre (et P1 à Macbeth, etc…). Il précise également que nous ne sommes rien de plus qu’une sorte de reconstitution historique, en clair, des personnages simulant le passé de personnes supposément plus réelles que nous, donc en clair, tout ce qui nous arrive et nous arrivera est déjà arrivé pour ces personnes.

Cependant, je dois avouer qu’à mes yeux, cette explication est relativement peu attrayante. En fait, tout le génie de Biblical réside dans le fait que la clé du mystère nous est livrée via le préambule d’une publication de nature religieuse (pour ne pas dire carrément sectaire), quasi-biblique (d’où le titre du roman, j’imagine), dont elle hérite de l’ambiguïté: comme le dit Macbeth au chapitre 64, les arguments d’Astor sont

« aussi irréfutables qu’invérifiables »

et que cet homme mystérieux exige du lecteur qu’il

« plaçât sa confiance dans un texte unique et peu plausible »

Bref, rien ne nous oblige à adhérer à l’explication « officielle » qui nous est donnée. Pourtant, dans le cadre du roman, on peut difficilement douter que, comme l’a écrit Shakespeare, « The time is out of joint » (en gros, que le temps est déglingué…). Je pense notamment à ce fort sentiment de déjà-vu qui semble précéder chacune des hallucinations (hallucinations qui sont a priori toujours en lien avec un événement passé, je rappelle), et reste sans autre explication que: c’est

« le temps qui se replie sur lui-même »

(conséquence de l’inacceptable singularité que j’ai déjà évoquée). Certains diront qu’il ne s’agit que d’un déséquilibre dans le cerveau, d’autres que c’est une impression fondée, un début de compréhension de notre véritable nature de personnages simulés. Même si on pourrait mettre ça sur le compte du cerveau malade de Macbeth (après tout, les hallucinations affectées aux personnages secondaires font partie de l’univers qu’il créé), la toute fin de l’épilogue semble suggérer que Macbeth n’a fait qu’anticiper un phénomène sur le point de ravager notre « propre réalité » (quoi que ça veuille dire…).

En fin de compte, d’où viennent les hallucinations, qui sont au coeur de l’intrigue de « Biblical »?

Curieusement, ces fameuses hallucinations qui constituent le cœur du roman ont un « pourquoi » de 1er niveau qui est largement exploité (une hallucination correspond à une réalité parallèle qui vient temporairement recouvrir celle dans laquelle on vit), mais un « pourquoi » de 2e niveau qui reste énigmatique.

Pourquoi est-ce telle ou telle période qui apparaît, et non pas une autre ? Plutôt que de penser qu’il s’agit d’une ruse de l’auteur pour nous faire voyager à des périodes intéressantes, je préfère me pencher sur cet étrange lien qui unit les personnages à leurs hallucinations. Karen, qui a une phobie atroce des insectes, se retrouve COMME PAR HASARD à une époque où l’actuel continent américain semblait visiblement peuplé exclusivement d’insectes hauts de 10 mètres. Fabian, qui se découvre une violence intérieure insoupçonnée est propulsé COMME PAR HASARD au moment où les Vikings lâchaient leurs « berserkers » assoiffés de sang sur un village. Markus, qui adopte une attitude cynique et insensible vis-a-vis de l’Histoire se retrouve COMME PAR HASARD dans un ancien camp de concentration (bon, ok, c’est un élève scolarisé en Allemagne, donc je suppose que ça au moins ce n’est pas vraiment une coïncidence) durant leur heure de « gloire » et assiste à une scène tellement choquante qu’elle en ressemblerait presque à un coup monté de son prof pour essayer de l’humaniser.

A mon avis, même s’il y a effectivement une grosse anomalie temporelle en jeu, une bonne partie de chaque hallucination est subjective. J’entends par-là que si, par exemple, on avait envoyé Markus dans la Boston préhistorique, il aurait peut-être moins prêté attention au caractère anxiogène des grosses bestioles, ce qui aurait vraisemblablement donné un chapitre extrêmement différent.

Du coup, ma théorie est la suivante: il y a bien un problème quantique qui semble perturber le déroulement logique du temps et ouvre des espèces de failles sur le passé, mais le passé tel qu’il est vécu est une création du cerveau des personnages. En d’autres termes, le cerveau des personnages bascule bien sur une autre chaîne télé, pour reprendre une métaphore du roman, et y capte peut-être même un certain nombre de données nouvelles (les hallucinations possèdent des éléments scientifiquement et historiquement corrects qui ne relèvent apparemment pas d’un phénomène de cryptomnésie), mais que la reconstitution de l’environnement en elle-même (l’assemblage des données, en quelque sorte) est une pure création du cerveau.

La différence peut paraître subtile, mais elle a le mérite d’expliquer cet espèce de lien étrange entre les personnages et leurs visions, tout en faisant écho à un leitmotiv du roman: toute perception du monde est au moins en grande partie recréation par celui qui perçoit. (Et, accessoirement, c’est peut-être aussi un commentaire métatextuel sur la subjectivité du narrateur. Mais je m’éloigne du sujet.)

Macbeth est censé être un cerveau déréglé par de multiples pathologies, pourtant, mis à part ses problèmes de déréalisation (qui ne semblent même pas si incommodants, quand on y pense), il a l’air plutôt sain d’esprit. Comment les maladies psychiatriques « injectées » à Macbeth modèlent-elles son environnement (et, du coup, le roman lui-même) ?

Le chapitre 2 est essentiel pour comprendre la psyché de Macbeth, car il introduit tous les éléments majeurs de sa personnalité que l’on retrouvera par la suite. Il présente à la fois son goût pour l’absorption de données sensorielles (rappelons-nous, c’est un cerveau sans corps pour percevoir, et si on l’en croit le prologue, un individu sans stimuli extérieurs cherchera à en inventer…), sa difficulté à se constituer une identité cohérente (et à la conserver), son détachement « sur le plan émotionnel et intellectuel » qui peut être lié à sa schizophrénie.

Mais de ce chapitre, je retiens surtout un passage particulièrement intéressant. Il s’agit de Macbeth qui, attentif aux bruits extérieurs, entend de sa fenêtre la voix de l’un des personnages secondaires à venir et, réfléchissant au sens des propos de la femme, se fait les réflexions suivantes:

« A partir d’un fragment incomplet et incohérent de la réalité, il extrapola une fiction complète et cohérente »

« le psychiatre savait que les troubles mentaux et la capacité à inventer des histoires germaient à partir de la même graine »

Ce passage a éveillé mon intérêt car il peut se comprendre de plusieurs façons différentes. On peut le lire comme une allusion à la folie de l’écrivain qui invente des univers complets inexistants et fait tenir de nombreux personnages dans sa tête, comme une tendance récurrente chez l’être humain (celui de comprendre, de « relier les points »), et en même temps comme une allusion subtile à la théorie sur la privation sensorielle exposée dans le prologue, rappelant ainsi au re-lecteur ce qu’est véritablement Macbeth: un cerveau isolé réduit à recréer le monde, donc à créer, tout en suggérant que ce besoin de créer est lié à sa schizophrénie. En quelques phrases, l’auteur parvient à établir une connexion entre le cerveau du lecteur (l’être humain « lambda »), celui de l’écrivain, et celui du personnage principal, créant une espèce de prototype psychique universel qui fait tomber les frontières entre sanité d’esprit, folie, et génie créatif. Absolument fascinant.

Comment expliquer les suicides ?

A priori, les suicidaires de Biblical mettent fin à leurs jours pour ne plus supporter la vérité que le grand prophète John Astor leur a appris: tout simplement, que LA réalité n’existe pas, qu’il n’y a que des consciences simulées par d’autres consciences, des réalités équivalentes qui se superposent, qu’il n’y a pas de permanence, pas de sens à l’existence…

Tous les personnages en contact avec ces idées semblent se métamorphoser en espèces de fanatiques philosophico-scientifiques, par opposition au fanatisme religieux dont il est très régulièrement question. Pourtant, le propre de la théorie d’Astor est justement qu’elle est invérifiable (et donc, si l’on en croit Popper, non-scientifique). Il suffit de se poser nous-mêmes la question: si nous vivons dans une sorte de simulation ultra-perfectionnée, et que notre chemin ne croise jamais celui d’un Morpheus, quel moyen avons-nous de savoir que nous n’existons pas vraiment ? Et d’ailleurs, en l’absence de moyen de savoir, qu’est-ce que ça peut bien nous faire que notre réalité ne soit qu’une photocopie de réalité ?

En examinant les dernières paroles des suicidaires (+ Deborah, qui a priori se contente de subir l’angoisse de la révélation sans envisager de mettre fin à ses jours), on constate que leurs discours sont marqués par une obsession de la non-existence de ce qui n’est pas regardé. Il s’agit d’une référence directe à la physique quantique, qui veut que, grosso modo, un corps ne prenne une forme définie que lorsque l’on pose le regard dessus.

Du coup, je me demande si l’épidémie de suicides ne répondrait pas en réalité à un instinct de survie de l’espèce: n’y aurait-il pas dans ces actes une volonté de réparer les choses en faisant disparaître ceux qui savent (qui sont, en quelque sorte, ceux qui regardent la vérité) ? Je pense par exemple à Gabriel rappelant l’existence de « l’effet de l’observateur », ou à Blackwell qualifiant l’obligation de partager le savoir de « péché impardonnable ».

Et surtout, il est pour le moins intrigant de constater que les hallucinations disparaissent avec la mort des « Prométhée » du symposium mais reprennent de plus belle lorsque les recherches sur P1 font des progrès significatifs… Serait-ce la preuve que le simple fait de (sa)voir ou non peut déterminer la nature de la réalité dans laquelle nous vivons ? Il aurait été intéressant de connaître la motivation des suicides vieux de 7000 ans rapportés par l’archéologue Mora Ackerman, mais malheureusement, là encore, le doute subsiste…